Objets inanimés…
Lucie a ouvert les volets il y a un instant et la pénombre s’est évanouie sous les rais de lumière. Le printemps brille et je sens la caresse du soleil sur mon dos.
La cafetière glougloutte tandis-que mes narines tressaillent de plaisir. J’adore ce moment où la maison s’éveille. J’écoute le silence se muer en bruits familiers, les voix qui s’interpellent, l’eau qui coule dans la salle de bain…. Je pourrais dire à la seconde près ce que chacun est en train de faire. Cela fait un sacré bout de temps que je fais partie de la famille, je les connais par cœur.
Je regarde par la baie vitrée et j’observe les oiseaux qui picorent la pelouse en quête de leur petit déjeuner. Je suis comme une vigie. Veillant sur tous, rien ne m’échappe.
7h30. J’entends des voix dans la cuisine. Guy est descendu plus tôt que d’habitude. Il doit avoir une réunion importante au bureau…
Ah non, il discute, il n’a pas l’air pressé. Il parle avec Lucie. On dirait une discussion sérieuse, mais plutôt enjouée.
J’ai un peu de mal à comprendre ce qui se dit, mais ….ah, je crois bien qu’on parle de moi ! De bon matin comme ça ! Je suis flatté !
Je dresse l’oreille….enfin, ce qui me sert d’oreille.
«….. changer…Oui …..vieux…..pas très….table…s… temps »
« …sûr ? »
Lucie lance un « D’accord » enthousiaste et tonitruant. Elle a l’air enchantée.
J’ai le souffle coupé. Je me dis que j’ai mal compris. Qu’il y a une erreur ! Que ça ne peut pas être vrai. Ils ne peuvent pas me faire ça !
Les larmes me montent aux yeux…enfin…ce qui me sert d’yeux…
Après tous ces services rendus. Si je vous racontais tout ce que j’ai vécu avec eux. Enfin eux, ma famille. C’est de ma famille dont je vous parle ! Depuis 20 ans. Ou 25 peut-être. Oui 25, c’est ça. Puisque j’ai vu la petite dernière souffler sa première bougie, et elle vient de fêter ses 26 ans.
A l’époque, c’est vrai j’étais tout pimpant, sûrement beaucoup plus attirant qu’aujourd’hui. Moi aussi j’étais un gamin.
Le grain de ma peau était doux et lisse. Oui, bon, …vous voyez ce que je veux dire. Il n’empêche que j’étais immaculé et superbe !
Mes ressorts ne grinçaient pas, mes coussins étaient fermes sans être durs. Bref, à les entendre, ils m’adoraient tous à cette époque.
« Comme il est confortable. Et douillet !” disait Lucie. Elle se lovait contre moi, un coussin sous la tête, les pieds sur l’accoudoir, un livre entre les mains. La chaleur de son corps me faisait transpirer parfois. Elle pouvait passer des heures en ma compagnie. Elle adore lire ! Dans ces moments-là, je la sentais heureuse, et je m’enorgueillissais d’y être un peu pour quelque chose.
Et puis je peux vous dire qu’avec ma place centrale dans la maison, j’en ai recueilli des confidences. A l’adolescence, Jules, le fils aîné entraînait ses parents dans des conversations interminables sur l’état du monde. Ce monde qu’il aurait voulu plus juste, plus libre, plus équitable. Il pouvait être un peu vindicatif parfois, car à 15 ans, on aime bien avoir raison.
Aujourd’hui, je crois qu’il a 32 ans. C’est un beau jeune homme, qui mène une vie intense à Paris. Il est très sportif, il travaille beaucoup. Il a l’air heureux. Je ne le vois pas souvent mais heureusement, il « descend » nous rendre visite de temps en temps….
J’espère que je le reverrai avant….oh non, je ne peux pas m’y résoudre….Je ne peux pas m’imaginer ailleurs ! Où voulez-vous que j’aille ? Et puis vivre sans eux, ça n’est pas possible. Je les aime trop.
Je ne vous ai pas encore parlé du reste de la famille. La cadette, c’est Juliette. Les parents ont un peu manqué d’imagination je vous l’accorde. Mais c’est joli Juliette comme prénom. J’aime bien.
En tous cas, c’est une blagueuse Juliette. Elle a beau avoir 27 ans, elle aime toujours se déguiser, se maquiller, se vernir les ongles. Aussi, ça met sa mère en rage parce-qu’elle a toujours peur que je fasse partie des dommages collatéraux et que je sois tâché… Vous voyez, il n’y a pas si longtemps, on s’inquiétait encore pour moi dans cette maison, je comptais pour quelque chose.
Maintenant, ils s’en fichent bien on dirait. Ils veulent me mettre au rebus, se débarrasser de moi !
Mais peut-être que Marie ne sera pas d’accord ! Marie, c’est la petite dernière. Elle m’adore ! Et ses parents ont tendance à faire tout ce qu’elle veut…Les petits derniers, c’est souvent comme ça ! Avec un peu de chance, elle va les convaincre
de me garder.
D’ailleurs, il faut que je vous raconte. Il y a quelques mois, j’ai assisté à une scène hyper touchante. Elle a rencontré un jeune homme dont elle est tombée amoureuse. Et figurez-vous qu’un beau jour de juin, juste avant le petit déjeuner, il a invité Guy (le papa) à s’assoir …J’ai senti le poids des deux hommes sur mon dos. Petits gabarits, ça allait, je n’ai presque pas grincé.
Et il a dit « Guy (il prononce Gaï), je voudwé épousey votwe fille. ». Il a un petit accent britannique. Enfin, je crois. Je ne sais pas très bien d’où il vient en réalité. Mais en tous cas il ne parle pas très bien français. J’ai trouvé ça tellement gentil qu’il demande la permission au papa. J’espérais que la petite allait dire oui, parce-qu’il est charmant ce jeune homme. Et heureusement, elle a dit oui ! Le soir, il y avait une belle ambiance dans cette famille. Les bouchons de champagne faisaient écho à la musique de la fête, et j’ai même eu droit à quelques gouttes pour participer à la liesse générale.
Alors vous imaginez ! Maintenant, j’apprends que je pars à la décharge ! Que je ne serai peut-être même pas là pour fêter ça avec eux ! Ils n’ont pas pensé à quel point ils allaient me briser le cœur.
Après tous ces moments partagés ! Des Noël, des baptêmes, les fiançailles et le mariage de l’aîné, les anniversaires, les anniversaires de mariage, les dîners avec les amis….Bon j’en passe, la liste est longue.
Me faire ça ! Se débarrasser de moi comme ça, juste avant le mariage en plus ! Je suis é-coeu-ré.
Tout à l’heure, j’ai vu mon remplaçant en photo. Lucie est venue s’assoir pour feuilleter le catalogue, et j’ai pu jeter un coup d’œil discrètement. Elle a arrêté son choix sur un « truc » beige avec un dossier très haut. Il est moooooche ! Alors oui, il est neuf. Il est ferme. Il a le teint brillant. Mais qu’est-ce qu’il est pas beau !!!! Moi en arrivant dans la famille j’étais sacrément plus beau ! Et plus douillet !
Et puis je suis sûr qu’il ne sera pas capable de les accueillir comme je les ai accueillis. De les réconforter, de les accompagner dans les moments importants, de partager tout simplement. C’est mon rôle, pas le sien. Il ne peut pas prendre ma place !
Bon, c’est la déprime. Je suis encore sous le choc.
J’aperçois Lucie prête à partir, la main sur la poignée de la porte d’entrée. Je vais la snober aujourd’hui. Je ne vois pas pourquoi je serais aimable. Si elle s’assoit, je grince !
« Chéri, j’y vais » lance-t-elle « …Et au fait, je me disais : si on gardait le vieux canapé pour le bureau. Ca fait toujours un couchage d’appoint, ca peut servir. Et en plus, je l’aime bien moi ce canapé, je n’ai pas envie de m’en séparer »
Atelier d’écriture Le rêve et la Plume
Odile Pourtoy
11 mai 2024