Montluçon, 3 janvier 1923
Melle Louise V.
Genève
Mon trésor, ma lumineuse étoile
Qu’il fut doux d’entamer l’an nouveau dans le parfum de vos cheveux, dans la douceur de vos bras ! Je m’enivre aux souvenirs de l’arrondi de votre épaule niché sous la paume de ma main, de la souplesse de votre taille abandonnée contre le creux de mon bras.
De ma vie, il n’y a pas eu de plus belle valse que cette valse-là, avec vous.
Je désire danser 1923 et les années suivantes, je désire les danser avec vous.
Vôtre de tout cœur, Charles
Montluçon, 10 janvier 1923
Melle Louise V.
Genève
Ma superbe amie
J’ai glissé votre edelweiss dans mon livre de chevet, « Le lys rouge » d’Anatole France — je vous le recommande vivement — ainsi, vous avez arpenté ces si hautes montagnes !
Je vous imagine aisément, contemplant les sommets, votre corps essoufflé, mais votre rire conquérant. Je voudrais être cette buée chaude s’échappant de vos lèvres, vos doigts gourds sur lesquels vous soufflez. Je voudrais être les battements de votre cœur.
Le mien vous est acquis
Charles
Montluçon, 24 janvier 1923
Melle Louise V.
Genève
Ma très tendre amie,
L’hiver est ici brumeux, humide, noir. Pas une journée sans devoir allumer la lampe de mon bureau. Il me semble que la lumière a quitté la Terre.
J’éclaire mes journées à votre souvenir, elles se parent du vert de vos yeux et de l’éclat de votre sourire. Grâce à vous, je lutte contre l’obscurité de l’hiver, mais aussi je me languis de votre présence.
Fidèlement vôtre, toujours,
Charles
Montluçon, 30 janvier 1923
Melle Louise V.
Genève
Très chère Louise des bords du lac,
Je contemple votre carte postale de Genève, le quai des Eaux-Vives. Voici donc la ville, cossue et coquette, qui vous voit vivre, chaque matin, chaque soir, chaque jour… Je l’envie tant.
Tout comme j’envie ces fringants diplomates de la jeune Société des Nations que vous rencontrez dans les salons genevois, notamment ce monsieur Scott Emerson qui, souvent, vous accompagne. Il fréquente, lui, les mêmes lieux que vous, entend le son de votre voix, hume votre parfum. J’en deviendrai jaloux, à la longue ; car je suis vide et triste sans vous.
Longue vie à la SDN, mais surtout à nous deux, ma chère Louise
Charles
Montluçon, 4 février 1923
Melle Louise V.
Genève
Chère Louise, ma très chère
Je voudrais abolir la distance entre nous. Aussi, je me propose de vous rejoindre et de vous emmener pour un séjour à Annecy. Nous pourrions faire de la luge ou peut-être nous oser aux descentes à skis ?
J’aspire à vous revoir et vous espère enthousiaste
Tendrement Charles
PS Sans doute n’est-il pas nécessaire de demander à votre cousine Renée de vous chaperonner
Montluçon, 16 février 1923
Melle Louise V.
Genève
Très chère Louise, si chère à mon cœur,
Vous faites de ma vie un cœur en hiver. Ne le laissez pas prisonnier dans la glace de votre silence. Cela me laisse dans une attente fébrile.
Transmettez-moi, chère Louise, votre réponse : viendrez-vous à Annecy ? Je pourrais vous rejoindre en moins de 24 heures, j’ai étudié les indicateurs de chemins de fer.
Dans l’espoir de vous lire,
Ardemment Charles
Montluçon, 10 mars 1923
Melle Louise V
Genève
Louise, chère
Suis sans lettres de vous. Seriez-vous cruelle ?
Mes jours s’agglutinent dans une morne routine, tandis que mon âme s’évade, sans cesse, à vos côtés.
Je vous espère, Louise
Charles
Retour à l’envoyeur M Charles D
Le destinataire n’habite plus à l’adresse indiquée
Montluçon, 27 mars 1923
M Paul T
Paris
Vieux frère,
Seras-tu à Paris pour les fêtes de Pâques ? Je suis dans un état lamentable, en loques.
La belle Louise, l’intrépide Louise s’est volatilisée. J’en suis abasourdi, déchiqueté, déboussolé. Le coup est rude.
Ai-je imaginé la lueur émeraude de son regard sur moi ? Ai-je inventé l’insistance de sa voix, chuchotant contre mon oreille, des mots doux et audacieux ? La liberté de son rire, de ses paroles, est-elle le fruit de mon affabulation ?
Là, le sol se dérobe sous mes pieds. J’erre au bureau, j’erre aux dîners en ville, j’erre au café où je joue aux courses. Ma vie n’a plus ni queue ni tête.
J’ai besoin d’un bon cigare, d’un bon whisky, partagés avec un vieux frère. Et, avec lui, dénigrer les femmes et leur duplicité.
À très vite vieux frère, Charles ton ami éparpillé
Montluçon, 4 avril 1923
M Paul T
Paris
Paul, vieille branche
Suis bien arrivé nuitamment à Montluçon.
Mon logement sans feu ni joie.
Tu sais ce que j’endure.
C.
Montluçon, 25 mai 1923
M Paul T
Paris
Salut l’ami, je t’attends avec plaisir, la semaine prochaine. Accompagné de ta jeune sœur, que je n’ai pas l’honneur de connaître.
Nous irons faire un tour en auto, dans la campagne et ses bocages. Ou, pourquoi pas, une partie de pêche au bord de l’Allier. Ou bien un concert au kiosque à musique de Vichy.
Cela me sortira de ma grise solitude.
Tout de bon, Charles
Montluçon, 6 juin 1923
M Paul T
Paris
Mon très cher Paul
Merci de ta visite, de ton amitié fidèle et drôle. Tu es un chic type.
Transmets mes vives salutations à ta charmante sœur, Berthe aux yeux de noisettes. J’en conserve un souvenir troublant.
Ton ami Charles