Toi, je t’aimais.
En te voyant, je savais que j’étais arrivée. Qu’ici, sur ta pente douce, ton inclinaison sud-est, ton regard sur les prés et les montagnes, je pouvais arrêter de chercher où poser mes fondations. Soleil levant et firmament allaient désormais rythmer mes jours et les nuits, jours que je sentais d’éclat et de chaleur, nuits que je voulais profondes et réconfortantes.
Tu m’attendais à l’ombre des figuiers et des poiriers, envahit de ronces, d’aubépines et d’églantiers. Tu vois, ton côté sauvage, inaccessible allié à celui sucré des fruitiers, m’a donné envie d’en savoir plus sur toi, cette alliance d’ordre et de rébellion. Je me suis dit que tu devais être un lieu tolérant.
J’avais besoin d’être construite dans un espace accueillant, bienveillant. D’ouvrir de plein pied mes futures fenêtres pour caresser ton herbe fraîche chaque matin, les laisser ouvertes le soir pour entendre, comme entre mes murs, le grésillement des grillons, le coassement des grenouilles. Les mille et un petits froufrous de la nuit, mystérieux et apaisants.
Voilà, j’allais me nicher au creux de tes pentes, être bâtie protégée par le sous-bois et les prés.
J’ai aimé que tu m’ai attendue, espérée peut-être. Je craignais de ne jamais voir le jour, de ne jamais sortir de terre. Autour de toi, les terrains voisins accueillaient chaque année de nouvelles constructions. Et toi, dans le haut du chemin, tu étais resté solitaire, farouche, dernier bastion imprenable. Tu es un terrain fier, cela m’a rendue forte d’être construite sur une telle valeur, j’ai grandi, décidée et vigoureuse.
J’ai aimé lorsqu’à la fin de l’hiver, ta terre de glaise, toute retournée, tu m’as offert le parfum du mimosa, entêtant, épicé pour fêter nos premiers émois.
Avec toi, même les jours de pluie et de vent sont des cadeaux, les feuillages du bosquet d’arbres qui te surplombent, chantent et dansent dans l’air mouillé. Si la brume me cache les sommets et leur neige, tu me donnes la patience d’attendre leur retour, ils reviendront toujours, j’ai appris cela de toi.
Surtout, je te suis reconnaissante de m’avoir acceptée telle que je suis, modeste mais lumineuse, simple mais gaie. Tout proche de toi, tes terrains congénères ont reçu chez eux des maisons d’architectes, à plusieurs étages, aux terrasses surplombantes, aux matériaux de bois et de mosaïques. Des villas. Pas de cela entre nous, du respect et de la sincérité. Le respect de ton dénivelé, de ton cours d’eau, des arbres à fruits déjà présents, et je ne me ferai pas passée pour une habitation de maîtres, à ça non !
Je suis contrariée lorsque tes pentes font dégouliner l’eau de pluie, constante et tenace, à l’intérieur de chez moi. J’ai alors l’impression que tu me négliges, que tu te fous de tout.
Aussi, je ne supporte que ton sol se dérobe à moi. Si tu es gorgé d’eau, saturé de pluie et de tempête, ta terre argileuse provoque des glissements de terrain qui m’effraient, comme si tu ne voulais plus de moi, qu’il te fallait absolument me rejeter au loin.
Mais la pire menace entre nous reste le tremblement de terre, que tu m’engloutisses dans un accès de rage et de fureur. L’idée même me fige d’impuissance. J’en suis terrorisée.
Dans les petites tracasseries de saisons, je retiens ta sale habitude d’attirer les moustiques, et ce très tôt, dès les premières chaleurs d’avril. Tu me prives de la caresse du soir, illuminée, langoureuse à tes pieds. Parfois, je me demande si tu ne le fais pas exprès. C’est mesquin, je ne mérite pas cela. Et mon parfum de citronnelle, tu l’aimes ? Il te plaît ?
Tu as eu une vie avant mon arrivée et mon installation, parfois j’ai l’impression que tu souhaites retrouver ta liberté et ton isolement. J’en deviens triste et silencieuse, je me claquemure derrière mes volets, et nous délaissons la glycine de notre pergola, elle qui relie si bien ma terrasse à ta pente d’herbe.
Cela fait 15 ans que nous cohabitons tous deux. Grâce à ton espace et ton accueil, je me suis épanouie, enracinée. Depuis mes fenêtres, je vois passer les saisons, au rythme de l’enneigement des montagnes, de la farandole des couleurs aux arbres, des fleurs de printemps sur les fruitiers. Le temps a passé si vite et je t’avais cherché si longtemps.
Grâce à ma tranquillité et ma douceur, tu n’as pas été envahi de chahut et de fracas.
Je t’ai embelli de massifs de seringa, de camélias et de rhododendrons, tu t’es paré de vermeil, de fuchsia, de blanc de nacre. Tu as découvert, peut-être à tes dépends, que j’aimais les couleurs. Et je pense que cela te plait, voire te flatte.
Tu as fait grimper sur moi, sur ma façade ouest, nue et austère, une vigne vierge aux tons chatoyants en automne. Elle m’habille, me pare d’un ton chaleureux, éclatant, majestueux. Les promeneurs sur le chemin m’en font souvent le compliment.
J’aime sentir que nous avons pris soin l’un de l’autre. Tu as respecté mon besoin d’intimité à la saison des frimas, de pénombre aux jours de grandes chaleurs.
J’ai toujours eu à cœur de te laisser ton côté naturel, roots. Je voulais que tu sois paré de ma présence et non défiguré.
Je crois que ce qui nous relie désormais s’appelle l’harmonie, quand la poésie d’un lieu s’accorde avec les formes d’une maison, quand une habitation fait corps avec le terrain qui la reçoit. Nous avons su conserver nos personnalités, nos caractères et nous enrichir de la surprise d’être ensemble, étonnement renouvelé à chaque saison.