Enquête au Lycée Littré . Nouvelle policière

– « Quel était votre rapport avec le défunt ? »

– « Eh bien…Nous étions à l’internat, tous les deux…Est-ce que je m’entendais bien avec lui ? Ben, on était ensemble toute la journée, oui. Mais je n’étais pas trop copain avec lui, non. On ne jouait pas ensemble dans la cour. Ah, si, parfois, au foot mais il ne jouait pas bien…Il n’y entendait rien et personne ne voulait de lui dans son équipe. Pourquoi ? Ben, il n’ y comprenait rien et il voulait le ballon, tout le temps. On ne savait jamais dans quelle équipe il jouait, en fait. Non, ce n’est pas pour ça qu’on lui mettait des coups. De toute façon, au foot, on n’a pas le droit de mettre des coups, vous savez bien ! »

-« A quelle occasion, l’avez-vous connu ? Quelle a été votre première impression ? »

-« Je crois bien que c’était le jour de rentrée, le dimanche après-midi, quand les internes rentrent au Lycée. Il avait son casier à côté du mien. Il est venu me dire bonjour avec son sourire niais et ses oreilles décollées. Il avait déjà sa blouse grise. Dessous, il avait son pull à col rond, avec une chemise bien repassée. Et les cheveux bien dégagés sur les oreilles. Il avait l’air tout gentil. Un vrai fayot. »

– « Comment ont évolué vos rapports avec lui ? »

– « Il voulait toujours être avec nous et nous, on ne voulait pas de lui. C’était un gars gentil, mais c’était un fayot.Avec les profs, avec les pions. On pense que c’est lui qui a mouchardé quand on a cassé le carreau du proviseur. Toujours au premier rang, à faire de la lèche. Il voulait être dans notre groupe, mais nous, on voyait bien que ce n’était pas un mec régulier, comme nous. Il voulait être bien avec tout le monde. C’est pour ça qu’on a commencé à lui taper dessus. Non, il ne se défendait pas. Il avait même l’air content parce que comme ça, il avait l’impression d’ être avec nous. C’était facile de lui taper dessus. On s’y mettait à plusieurs ? Non, jamais. Ca ne se fait pas, ça. Mais parfois, quand on lui faisait mal, il se mettait en rage. Alors, il se défendait de façon désordonnée, en criant. Après, il se mettait à pleurer et on le laissait tranquille.Il allait nous dénoncer? Non, il ne l’a jamais fait, mais je crois que les pions ont fini par se rendre compte qu’on lui tapait dessus. »

– « Pourquoi aviez-vous peur d’être vu en sa compagnie dans des lieux très éclairés ? »

– « C’est vrai, quand on était tous les deux, on oubliait un peu, à la fin, qu’on se détestait Pendant les colles, on s’ennuyait tellement qu’on le prenait pour faire le quatrième ou pour faire goal. Cela m’est même arrivé de discuter avec lui, oui. Il avait toujours un carré de chocolat à me donner. Du Poulain, c’était bon, oui. Mais je ne voulais pas qu’on me voie avec lui. Il ne fallait pas qu’on puisse penser que je m’entendais bien avec lui. Les autres n’auraient pas apprécié, évidemment. On devait tous le détester. Alors, quand par hasard, on était ensemble, tous les deux, je me débrouillais toujours pour qu’on ne me voie pas avec lui, surtout dans les lieux éclairés, pardi ! Que ce soit dans les salles de cours ou sous le préau. »

– « Pourquoi ne lui demandiez-vous jamais l’heure ? »

– « Il fallait toujours qu’il fasse celui qui rendait des services aux autres. C’était un vrai lèche-cul. Après sa communion, il était revenu avec une belle montre . Une montre en or, que lui avait payé son parrain. Il la montrait à tout le monde et il était ravi qu’on lui demande l’heure, surtout si c’était un prof ou un pion. Alors, il minaudait sous ses oreilles décollées et un petit sourire niais venait illuminer sa tête de limande. Il retroussait la manche de sa blouse avec délectation et répondait en égrenant avec précision l’heure, les minutes, les secondes. Il faisait l’important, c’était son triomphe à lui. Un vrai fayot. Alors, bien sûr, nous, on ne lui demandait jamais l’heure ! »

– « Pourquoi détestait-il votre façon de parler des enfants et des animaux ? »

– « il disait que nous étions des gars méchants qui détestaient les autres, les enfants, les animaux. Nous, on adorait tirer à la fronde sur les oiseaux, comme Robin des Bois et même sur les chats, même si c’était plus difficile. Une fois, mon frère, il avait tellement bien visé le chat de la Mère Boudesseul qu’il lui avait crevé l’oeil ! On se tirait dessus, aussi, mais jamais à la tête. C’était interdit. Les petits enfants, on ne voulait pas d’eux. Pour nous, c’étaient des chiards qui pleuraient

tout le temps. Lui, il croyait qu’il fallait être gentil avec tout le monde. A la retraite de communion, il a dit à la veillée, devant le curé, qu’on était des sales types. Alors, on lui a tapé dessus, à tour de rôle. On l’a enfermé toute la nuit dans le bunker, sur la plage, parce qu’on ne voulait plus de lui dans le dortoir.

– « Pourquoi portait-il toujours sur lui un bout de craie jaune et une lampe de poche ? »

– « Il a dit, à la veillée, qu’on était des gars dangereux, des sadiques. Qu’on méritait d’être dénoncés à la police. Il nous a dit qu’en attendant, il allait prendre ses précautions. Qu’il aurait toujours sur lui de la craie jaune et une torche, comme les flics américains. Pour ne plus rester dans le noir et donner des pistes à ceux qui le chercheraient, si on devait encore l’enfermer. Comme dans le double crime de la Rue Morgue. »

– « Pourquoi a – t-on trouvé une marque jaune sur votre porte et sa lampe de poche dans votre boîte à lettres ? »

– « On le haïssait, tous, les uns plus que les autres.Il fallait qu’il disparaisse de la surface de la terre. On s’était mis à échafauder des plans à cet effet. Je crois qu’il s’en était rendu compte. Il était malin, le bougre et il se croyait plus fort que nous, que moi en particulier. Il savait qu’au fond de moi, je ne le détestais pas complètement. Cela me mettait en rage . Alors je redoublais d’efforts pour trouver le plan qui le ferait disparaître. Il a mis une croix à la craie sur les portes de nos maisons pour désigner les responsables, au cas où il disparaîtrait et une lampe de poche dans ma boîte à lettres pour signifier que lui, il voyait clair et que, moi, j’étais l’instigateur de tout cela. »

« Racontez moi le drame qui lui a coûté la vie et auquel vous avez été mêlé, semble-t-il ? »

– « C’était un dimanche après-midi . On était partis faire la promenade sur les grèves, les consignés de la semaine et ceux qui ne rentraient pas chez eux. On venait de passer la Sélune et on avait pris le raccourci par les herbus. On s’est arrêtés pour le goûter et le pion est allé au loin regarder le Mont, au soleil couchant . Il est venu nous proposer son chocolat avec son sourire niais et ses oreilles décollées. Ca nous a mis en rage. Alors, on lui a tous tapé dessus, les uns après les autres. Le Grand Jacques l’a jeté dans la rivière mais il arrivait encore à nager. Il a essayé de s’ échapper par les sables mouvants. On lui tapait sur la tête avec des bouts de bois pour l’empêcher de revenir en arrière. Il a commencé à s’enfoncer et à ne plus pouvoir sortir ses jambes qui disparaissaient dans la tangue. Les larmes lui sont montées aux yeux et il nous a supplié de le sortir de la vase qui l’entourait. Nous, on riait, on criait, on l’insultait. Personne n’a fait un pas pour le tirer de là parce qu’il fallait qu’il expie le mal qu’il avait fait. A la fin, il ne criait plus . Il n’y avait que ses yeux qui dépassaient du sable et il a fini par disparaître dans un grand silence. Avec le soleil qui se couchait au loin sur le Mont.

MBREHIER

Billère, le 3-05-2023