Fred (Nouvelle Instant)

[Fred, debout , dans son bureau design, façon start-up. Costume bleu électrique, chemise blanche, sneakers blancs. Beau gosse, assez classe.]

Sa boîte était au bord du B.A.B, dans la pépinière d’entreprises d’Izarbel. Petit, il avait joué dans les champs des alentours avant que l’urbanisation ne vienne prendre la place des cultures maraîchères. Il allait là en fin d’après-midi, avec la petite bande de la Rue Politzer. Il y avait là Chichon, le fils de l’ouvrier communiste, Albert, le fils du charcutier, les Laporte, des touristes bordeluches et puis Andrade, le fils du tailleur juif de Saint-Esprit. Il revoit aussi les yeux rieurs de sa grand-mère qui recoiffe ses boucles brunes et le regarde manger tendrement: «Mange, enfant». Il entend, dans la pièce d’à côté, son grand-père qui éructe, en toussant : «Pilar!».

On frappe à la porte avec discrétion. Plongé dans une discussion orageuse avec son comptable, il avait laisser passer l’heure du conseil de surveillance. Il répond d’un ton rogue . Pas terrible pour l’image qu’il voulait donner aux aux autres. Alors, il se force à retrouver un peu de coolitude, celle qu’il avait soigneusement cultivée, après une formation en développement personnel. Ce n’était pas inutile dans le monde des start-up. Lui, il n’avait pas voulu se contenter d’être brillant, disruptif. Il avait sculpté son image pour pouvoir profiter de l’ admiration des autres.

-«Fred, il faut y aller. J’ai enlevé le graphique de l’endettement, comme tu me l’avais demandé. Mais l’exposé perd un peu en cohérence, évidemment». Il peste en son for intérieur. «Putain, elle me casse les pieds, celle-là. Comme si je ne le savais pas!»

Bon, il faut y aller. Il se regarde dans la baie vitrée, ferme le premier bouton de son costume Armani. Impeccable. Il va pouvoir parader sur l’estrade, comme les leaders de la Tech, comme Steve Jobs, son idole. Heureusement, parce qu’autrement… Cela fait longtemps qu’il avait compris que c’ étaient les apparences qui guidaient le monde. Il repense à sa vieille prof. de français qui les avait fait travailler sur l’Empereur Hadrien, qui soignait son apparence, non pas pour lui, qui n’en avait cure mais pour cultiver l’image de sa fonction et la grandeur de l’Empire.

L’assistante le précède dans le couloir. De dos, elle est superbe. La taille un peu forte, peut-être, mais des fesses opulentes. Comme Kardashian, qui le faisait fantasmer dans le temps. Il sent encore en lui l’énergie de la coke. Heureusement, parce qu’autrement…Il sent qu’il va les défoncer. Il va les éclater, oui, mais c’est sûr qu’il préférerait s’éclater avec son assistante qu’avec son conseil de surveillance, qui va peut-être le mettre en charpie. Dans le fond, il sent bien qu’il est bidon. Qu’il n’est qu’un imposteur. Et qu’il ferait bien de prendre son bénéfice et de vendre ses parts à son abruti d’ associé, tant que c’est encore possible…

L’assistante ouvre la porte et lui glisse gentiment:«ça va bien se passer, Fred, comme d’habitude, tu verras». Elle a son sourire doux et délicat, ses fossettes mutines. Elle fait du confortement positif, avec son regard tendre, plein d’encouragements. Alors il entre dans la grande pièce vitrée, celle qu’on met à disposition des entreprises pour leurs réunions importantes. Il est bourré de fougue et d’energie, avec dans son sillage Acqua di Gio. Il les voit se lever dans un brouhaha de sièges. «Zut, il y a l’ emmerdeuse du Crédit agricole. Et puis, le petit con du Conseil Régional!»

Il se sent gonflé de son importance. Il porte en lui la nouvelle économie, qui flatte tant la vanité de ceux qui sont là. Il est fort, puissant, plein de thunes. Il sent qu’il est porté par leur admiration et leur volonté d’aller de l’avant . Mais dans le fond, il aimerait tant redevenir, en cet instant, le petit garçon qui courait dans les champs, autour des serres d’Anglet. Un petit garçon intrépide et batailleur, dont les vieilles dames aimaient caresser les boucles brunes. Mais non, ce n’est pas possible de revenir en arrière. De tout plaquer pour arrêter d’ être le connard que je suis devenu. Je suis condamné à jouer le rôle qu’on m’a assigné. Mais je vais les éclater, comme j’ éclatais avant les gamins de la rue Politzer.

En attendant, c’est peut-être eux qui vont me virer. Parce que les résultats de l’exercice sont mauvais et que je ne vois pas très bien comment je vais pouvoir redresser la boîte .

MBréhier

Billère, le 12-05-2023