Sayou – Nouvelle Instant

Toi, je t’aimais. Pourtant, je n’ai pas vraiment aimé notre première rencontre. L’arrivée chez cette inconnue à Morlaix. Morlaix, dites-moi un peu… Je revois la dame qui sort les petites boules du couffin et les met en ligne, avec le sourire engageant de la maquerelle cupide. C’étaient des chiots encore, tout tremblants sur leurs grosses pattes, avec leur pelage acajou et luisant. Il y avait un petit bagarreur, un autre qui est reparti téter sa mère. Et puis, il y en avait un qui grelottait sur le carrelage, avec sa truffe humide et ses yeux suppliants. Il avait l’air perdu, comme un oisillon tombé du nid. Le cérémonial était bien connu de nous. Il fallait choisir le plus vif et surtout celui qui venait vers nous. Mais rien ne se passait comme prévu. Aucun ne venait à notre rencontre. Le doute a laissé place à la gêne. Alors, on a pris très vite le petit, celui qui nous semblait perdu et on s’est éclipsé rapidement. J’ai mis le chiot dans une couverture, devant le siège passager. Il pleurait comme un bébé, avec des gémissements affreux. Au premier virage, il a vomi sur la moquette de la Giulietta. C’était Sayou, le petit Say.

Et puis, nous nous sommes trouvés. Quand on a pris la grande maison à Latéoulère, tu étais bien sûr avec moi. Parce que tu étais toujours avec moi. Je n’étais pas monté dans la voiture que tu étais déjà installé, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. J’ai ouvert la porte et tu es parti comme une balle à travers les champs, jusqu’à la tour Moncade. Devant toi, il y avait un chevreuil

affolé, qui essayait de s’échapper avec de grands zigzags. On t’emmenait à la montagne et tu courais derrière la voiture. Splendide, délié, plein de fougue. Tu ne cédais pas le moindre pouce de terrain. Un spectacle magnifique !. Le soir, quand je revenais de l’Hôpital, tu m’attendais en douce, à l’avant-dernier virage .Tu partais ventre à terre et tu faisais semblant de m’attendre devant la porte de la maison, les yeux mi-clos. Tu n’avais pas le droit de quitter la propriété mais en réalité, tu allais baguenauder dans tout le pays. Et tu savais que je le savais mais pour rien au monde je ne t’aurais empêché de le faire. Parfois, je te trouvais, tout crotté, fier comme Artaban, avec des nouvelles copines, rarement les mêmes, des mochetés souvent, il faut bien le dire. J’aimais en toi la liberté, la beauté, l’indépendance, la fidélité aussi , une fidélité inconditionnelle, avec ses petits accrocs et ses menues fourberies. Tu feignais d’obéir et je pensais t’avoir dressé mais ce n’était qu’une apparence parce qu’en réalité, tu n’en faisais qu’à ta tête. Et puis est arrivé le moment où je t’ai trouvé dans la cave, plein de bave, les mâchoires serrées, le corps tétanisé. La première crise d’épilepsie, qui m’a laissé démuni. Je me suis d’ailleurs toujours trouvé démuni, à chacune de tes crises. Mais enfin, c’était la vie. Tu étais avec nous tout le temps. Tu étais dans notre vie, comme un personnage de la maison.

Et puis, la catastrophe est arrivée, la « Nagba » comme disent les Palestiniens. Il nous fallait quitter la cité de Fébus. On s’y préparait depuis longtemps mais cette période fut affreusement triste pour chacun d’entre nous. Il a fallu se résoudre à te trouver une famille d’accueil, à Lendresse, chez mes beaux-parents. Je ne sais pas au juste si tu as souffert de notre séparation. Je sais qu’il n’aurait pas été possible de trouver un meilleur endroit pour toi, une famille attentive, de l’espace pour courir, des gens qui t’aimaient. Quand on s’est quittés, tu n’as pas compris pourquoi tu ne partais pas avec moi. Je t’ai dit que c’était provisoire et que j’allais revenir. Et puis je me suis échappé parce que j’avais honte de te laisser et que tout le malheur du monde venait de me tomber sur les épaules. Par la suite, j’ai pensé à toi, souvent, avec un sentiment douloureux de culpabilité. Je t’avais abandonné, lâchement, égoïstement. Même nos retrouvailles, si joyeuses, je me rappelle que tu te faisais pipi dessus quand on se revoyait, étaient entachées d’un remords affreux, parce que je savais que j’allais devoir te laisser. Sayou, mon chien… Sayou, notre chien à nous, le coeur battant de notre vie orthézienne, si faste et si heureuse…

Et puis, beaucoup plus tard, un coup de fil est tombé, un samedi matin, dans l’appartement de Nice.Tu venais de mourir.Tu avais vieilli, l’arthrose…et puis les crises d’épilepsie n’avaient rien arrangé. Le splendide setter irlandais n’avait plus la fougue prodigieuse d’autrefois. Finalement, la mort était venue mettre un terme à ta vieillesse et à tes souffrances. Un soulagement lâche est venu recouvrir ces vieux souvenirs, comme un doux mensonge facile à croire. J’avais tellement à faire. Ma vie était ailleurs, dorénavant. Mais quand nous sommes revenus à Lendresse, je suis parti au bord du gave, près de la haie où mon beau-père m’avait dit t’avoir enterré. J’en ai honte encore,

mais je crois bien que devant la tombe où les fleurs n’avaient pas eu le temps de pousser, je me suis mis à pleurer comme un enfant. Les digues ont cédé et notre vieil attachement à tous les deux m’est revenu à la figure, comme auparavant . Sayou, mon chien. Le temps a passé et il y a eu beaucoup de morts depuis. On dit qu’il n’y a pas de surmortalité sur le bassin de Lacq. Incroyable, non? En tout cas, tous ces morts sont avec moi, Sayou aussi bien sûr. Ils font partie de ma vie, avec ceux qui vivent.

Depuis, je n’ai jamais eu de chien et je crois bien que mes filles, non plus.

MBrehier

Billère, le 3-05-2022