Le coeur que tu m’as fait et que tu continues de me faire, de pétrir avec tes mains de disparue, d’apaiser avec ta voix de disparue, d’éclairer avec ton rire de disparue.
Je t’aime : je ne sais plus écrire, je ne vois plus que cette seule phrase à écrire, c’est toi qui m’as appris à l’écrire, c’est toi qui m’as appris à la prononcer comme il faut, avec une énorme lenteur, en détachant chaque mot, avec une lenteur de plusieurs siècles, avec cette lenteur adorable qui était la tienne lorsque tu devais te livrer à des choses pratiques, faire une valise, ranger une maison, tu es la femme la plus lente que j’aie jamais connue, la plus lente et la plus rapide, quarante-quatre ans de ta vie sont passés comme un éclair très lent d’un seul coup avalé par le noir.
Je t’aime – cette parole est la plus mystérieuse qui soit, la seule digne d’être commentée pendant des siècles. À la prononcer elle donne toute sa douceur, à la prononcer comme il faut, en silence, au secret de ta mort fraîche : le e du dernier mot ne s’entend presque pas, il bat des ailes et s’envole, je t’aime Ghislaine, il est hors de question de mettre cette parole à l’imparfait, les fleurs sur la tombe de Saint-Ondras, en Isère, ont fané une semaine après l’enterrement, je t’aime, cette parole reste vive et le temps de la dire couvre le temps entier d’une vie, pas plus, pas moins.
C’est le 12 août 1995, au Creusot, que la mort te saisit par les cheveux, tu crois te plaindre d’une migraine, tu crois dire quelque chose d’anodin et tu tombes, une pluie d’étoiles rouges partout dans ton cerveau, rupture d’anévrisme, c’est ce que disent les médecins, c’est leur nom pour dire l’indicible, cette soudaine hémorragie de force dans le corps de ceux qui t’aiment – le sang qui ne coule plus dans les veines des morts, ce sont les vivants alentour qui le perdent.
Tu n’as pas eu le loisir d’être malade, la mort est descendue sur toi sans prévenir comme l’aigle noir de la chanson de Barbara, tu aimais bien cette chanteuse, tu aimais cette voix insouciante, libre et amoureuse, « un beau jour ou peut-être une nuit, près d’un lac, je m’étais endormie, quand soudain, semblant crever le ciel, surgi de nulle part, est venu l’aigle noir », ses ailes t’ont recouverte en une seconde, Ghislaine, ses ailes étaient si grandes que l’ombre en est venue sur ceux qui t’aiment et pour long-temps.