Il y a des épaules larges comme des armoires, occupant l’espace, elles l’emplissent, le remplissent, l’encombrent; obstruant la vue de la scène au théâtre, bouchant le passage dans le métro
Il y a des épaules sur lesquelles on cogne, de toutes ses forces, de toute sa rage, des épaules inébranlables, comme des digues où la mer se jette aux tempêtes d’équinoxe ; des épaules où les larmes s’échouent, des épaules de sable et de galets où roulent, tournent, s’en retournent peurs et chagrins
Il y a des épaules de colosse, titans héroïques, Atlas portant le poids du monde, des épaules que rien n’affaisse, que rien n’effraie
Il y a des épaules combattantes, chevauchant la charge, épée au poing, des épaules de sang et de victoire
Il y a des épaules endolories et meurtries d’avoir porté le poids de la vie, de ses combats et de ses trahisons. D’avoir espéré, d’avoir lutté, d’être vaincues, fichues
Il y a des épaules chétives, dissimulées sous des lambeaux de vie, broyées par l’effroi, soufflées par des ouragans, déchirées par des orages
Il a des épaules serviles, repliées sur elles-mêmes, assujetties aux ordres et aux contre-ordres, habituées aux courbettes et autres révérences, inclinées face aux puissants
Il y a des épaules avachies, de solitude lourde, la dépression enfoncée profond. Épaules de silhouettes fantôme, errantes entre bruine et brouillard
Il y a des épaules puissantes et conquérantes, hissées aux sommets du toit du monde, glacées, à bout de souffle. Des épaules farouches, téméraires, écumant les 40èmes rugissants, affrontant la houle déferlante, le hurlement des vents
Il y a des épaules victorieuses, dégoulinantes de sueur, d’efforts dans la dernière ligne droite, des épaules de sprint et de ligne d’arrivée. Des épaules tenaces remportant le tournoi aux prolongations, au tir aux buts, acclamées
Il y a des épaules galonnées, ne doutent de rien ; brandebourg dorés, insignes et grades, s’affichent, paradent, commandent. Des épaules de 14 juillet et de ligne Maginot
Il y a des épaules nouvelles nées, duveteuses, friables, souples et frêles ; minuscules, elles tiennent dans le creux de la main ; déjà en elles se modèle la carrure de demain
Il y a des épaules douces et satinées sur lesquelles glissent des bretelles de soutien-gorge, des épaules frémissantes, ployant sous la caresse. Il y a des épaules nues et avenantes, parfumées de jasmin, poudrées d’or, étourdissantes de valses et de tangos
Il y a des épaules d’août, brunies à la plage, brillantes et huilées, leur parfum de monoï saturant l’air, le sable, et les terrasses de café, le soir