L’Hôtel de la plage
Alice va avoir 40 ans la semaine prochaine.
Elle fêtera cet événement seule. En cadeau : une semaine à l’Hôtel de la plage.
Sa vie ordinaire en Novembre, c’est vraiment métro – boulot – dodo : le matin, elle sort de chez elle avec la nuit, vit sous lampe toute la journée pour finalement revenir chez elle encore dans le noir.
Sa journée est réglée, minutée.
D’où pourrait venir la surprise?
Réveil à 6h45, douche, habillage puis petit dej. Sa fantaisie : changer de confiture, remplacer le pain par des biscottes, c’est pas la grande aventure…
Elle part à 7h45, 7h50 au plus tard. Après elle est en retard et elle déteste être en retard. Cela gâche sa journée, elle ne peut s’empêcher de culpabiliser. C’est ridicule, se dit-elle, à 8h30 elle ne rate pas de vente. Mais…
5 minutes à pied puis le métro jusqu’à son kiosque, à la station du Châtelet. Ouvrir le rideau de fer, installer les présentoirs intérieurs et extérieurs, enlever les fleurs abimées, fanées…allumer l’enseigne « Toutes fleurs ».
Ce kiosque est bien situé, à la croisée des lignes 1, 4, 7 et 14. Elle vend bien. Pas d’inquiétude.
De 8h 30 à 12h30 elle s’occupe de son stand. Elle adore ce métier. Mais elle l’exerce sous terre, heureusement les fleurs marquent les saisons.
Chaque arrivage, déballage et agencement est un enchantement : les intemporelles (roses rouges …) les saisonnières (premières tulipes, jacinthes, jonquilles..) mais par dessus tout le mimosa de fin janvier. Il arrive et le soleil et l’odeur du Sud la transporte.
Elle a une clientèle régulière : en matinée les personnes âgées, ou ceux en horaires décalés rentrant du travail qui achètent pour elles – mêmes : petit bouquet de saison, oeillets intemporels, bouquet mélangé. Vente simple, pas de feuillage ajouté, pas de papier coloré. Echanges de sourires, de banalité sur la météo… qu’elle ne verra pas de la journée.
Et puis les clients du soir Monsieur qui achète pour son amoureuse, ou pour remercier d’une invitation à diner…là il y a une mise en scène : papier et feuillage, parfois bulle d’eau… et pendant les fêtes quelques artifices.
A la pause de mi journée elle retrouve quelques collègues ou amis, partagent une table dans un coin de restauration rapide. Ils remontent rarement à la surface pour aller manger dans une brasserie de quartier. Manque d’envie. Elle est lasse.
Elle reprend de 13h30 à 18h.
Elle conseille des clients occasionnels, occasionnel des achats de fleurs, voulant les plus belles, pour en rabattre très vite devant le prix. Elle en sourit. Au moins ils sont sensibles à la beauté, même s’ils n’en ont pas les moyens.
A la fermeture, elle fait les gestes inverses, le trajet inverse. S’arrête à la supérette en bas de son immeuble, achète pour le soir, rentre chez elle.
Elle referme sa porte, allume la télé en fond sonore, se prépare un plateau qu’elle emmène au salon.
Dès qu’elle a fini et rangé son repas, elle éteint sa télé et ouvre son ordinateur.
Sa 2ème vie commence : sur les réseaux sociaux elle s’est inventée 20 avatars aux vies trépidantes. Elle est Axelle venant d’Hossegor grande surfeuse, Ingrid de Montréal, étudiante aux beaux arts, Angelina de Naples …. Elle a plein d’amis tout aussi virtuel, elle le sait. Elle en joue et sur-joue. Elle sort de sa coquille, ose, fabule, invente ses prochaines vacances. Elle partira vers des destinations féériques, au bras d’un compagnon extraordinairement romantique…jusqu’à ce que sa communauté d ‘« amis » se clairsème. Alors, les échanges ralentissent peu à peu.
23H, elle souhaite bonne nuit à tout le monde, laissant entendre qu’on l’attend, qu’on l’espère dans la chambre à côté pour une nuit qui sera tendre ou torride…
Alice rêve sa vie en attendant de vivre ses rêves.
Pour ses 40 ans, elle part, s’offre une parenthèse.
Elle l’a décidé : vacances d’hiver, elle partira vers le sud.
L’hôtel de la plage à Hossegor. Un Hôtel au bord de la mer, elle en rêve. Elle a déjà imaginé l’océan, ses reflets argentés, et l’embrasement de l’horizon au coucher de soleil.
Elle a besoin de couleur, de chaleur, de douceur.
Rien ne la retient, rien ne l’attache, aucune contrainte, ni chien, ni chat, ni poisson rouge et depuis 3 ans plus de compagnons.
Seule.
Elle est solitaire. Elle aime être anonyme au milieu de la foule. Seule mais pas isolée.
Fin de semaine, elle y est. Valise faite, billet de TGV Paris Dax puis bus jusqu’à Hossegor. Allez 5h de transport ce n’est rien, elle arrivera en tout début d’après midi.
Elle attend de voir le panneau « Hossegor », tient ce n’est pas tout à fait ça mais Soort-Hossegor ? Ce serait-elle carrément trompée de destination ?
Petit frisson, mais non. Internet lui explique qu’il y a eu fusion entre 2 communes.
Le bus la laisse place des landais. Ça y est elle voit la mer, là juste en bas.
Eblouissement.
Elle sourit
L’hôtel est au fond à droite. Architecture basque, couleur basque. Dépaysement. Et il fait beau, presque chaud, un léger vent, les embruns, le sel sur les lèvres, elle anticipe déjà. Marcher sur le sable, jouer avec les vagues.
Elle entre dans l’hôtel, la Chambre 13 est prête.
Chambre 13, tiens elle pensait que ce chiffre avait été banni des Hôpitaux, des cabines de bateau et par extension des hôtels.
Elle n’est pas superstitieuse, d’ailleurs son anniversaire est le 13 novembre.
Elle respire à plein poumon, va profiter, se reposer, marcher, visiter.
Elle s’installe et a l’agréable surprise d’avoir un balcon qui donne sur la mer. Un vrai balcon, avec une chaise et une petite table. Elle prendra son petit déjeuner là. C’est royal.
Une semaine devant elle. Elle respire profondément, regarde son reflet dans la vitre de la porte fenêtre. Pas mal… pour 40 ans, mince, cheveux au carré, yeux bleus, pas très grande, 1m 60, mais bon, ça va. Elle se sourit.
Elle s’attarde sur son balcon, regarde la foule des promeneurs qui s’étire sur le front de mer, familles, couples, cyclistes, joggeurs et flâneurs.
Un homme est assis sur la rambarde, elle le voit de dos. Il est là, son téléphone à la main, semblant perdu dans la contemplation de la plage.
Cheveux dépassant de son chapeau, tee shirt Rip Curl bleu délavé, jean troué aux genoux et pieds nus.
Un surfeur qui observe les vagues ?
La première journée s’achève.
Les vacances s’est rompre avec les habitudes. Mais…
Elle se rend compte qu’elle va avoir du mal à ne pas aller sur les réseaux sociaux ce soir. Serait- elle addicte ?
Non, jamais elle ne l’admettrais.
Bien sûr qu’elle arrêtera quand elle voudra. Mais… peut-être pas ce soir.
Allez, elle ouvre son ordi.
Regarde la liste de ses « amis ». Cette silhouette…, ce chapeau ?
Elle se prend à faire un parallèle avec l’homme sur la rambarde. Sourit !
Elle va raconter ses dernières aventures : bien sûr des clichés d’une vie faite de bons moments. Elle se dit que c’est bien loin de son quotidien et qu’elle partage des bons moments inventés, vides ou rêvés. Avec ces amis virtuels, elle ne peut faire autrement. D’ailleurs leurs réponses ont la même tonalité.
Pourrait-elle dire qu’elle va avoir 40 ans et qu’elle s’est échappée de son quotidien pour avoir une bonne raison de n’inviter personne. En fait qui aurait-elle pu inviter ?
Des couples d’amis ? Bien sûr elle en a ! Enfin assez peu. Et puis ils sont dans une autre dynamique, couple, enfants, maison, voiture, …
Elle aurait eu l’impression de quémander leur attention. D’ailleurs elle parie que personne ne va penser à lui souhaiter son anniversaire vendredi.
Vendredi 13, cette année, chance ou malheur ?
Elle s’endort bercée par le bruit des vagues.
9h, belle première nuit, elle se sent fraiche et pleine d’entrain. Ce matin elle ira faire une longue balade sur la plage.
Elle prend son déjeuner sur son balcon, emmitouflé dans un gros pull.
Son regard se perd sur la ligne d’horizon nette entre ciel et mer. Peu de promeneurs sur le front de mer. Tiens l’homme d’hier est là, oui, c’est lui, toujours avec son téléphone à la main qu’il lève pour prendre la photo de la mer.
Un addict de l’océan, ou de la photo, à la recherche de la bonne lumière.
Elle descend, salue la dame de la réception et sort, passant derrière l’homme au chapeau.
Longue marche dans le sable mou, le soleil la réchauffe. Les mouettes posées offrent leur gorge aux premiers rayons.
Quelques bateaux ont pris la mer. Plaisancier et pêcheurs.
Elle ira au port manger un repas de poissons.
Cette après midi, elle s’installe sur son balcon, elle a un bon livre de Pierre Lemaître : Au revoir la haut.
L’homme au chapeau est toujours là. Il se retourne, lève son téléphone et … prend une photo ? Non ? Il l’a photographiée ?
Non, c’est ridicule. Elle se recule, se calme. Il a le droit de photographier la façade ensoleillée de l’hôtel. Elle est mal à l’aise mais se rassure, se raisonne. Elle recule sa chaise, rentre. Elle lira dans le rayon de soleil qui pénètre dans sa chambre.
Le lendemain, passant devant la réception, la dame l’arrête :
- Une enveloppe pour vous.
- – ah ? merci.
Alice est surprise. Elle n’a dit à personne où elle allait. Elle sort, va s’asseoir sur un banc, sur l’enveloppe juste son prénom « ALICE », elle l’ ouvre.
Une dizaine de photos tombent sur ses genoux : elle sur le balcon, elle sur la plage, dans le bus, dans le TGV…
Un frisson la parcours, ses mains sont glacées. Elle regarde en direction de la rambarde. Il est là. Il se retourne, lui sourit, se lève et s’éloigne.
Elle est prise de panique. Puis se raisonne, il est 10h du matin, elle est au milieu d’une foule de promeneurs.
Est ce lui, l’auteur de ces photos ?
L’aurait-il suivi depuis Paris ? Ou repéré comme voyageuse solitaire dans le TGV ?
Pourquoi ?
Elle se sent devenir proie vulnérable. Ne pas montrer sa peur, jeter les photos,
Non, aller à la police ?
Elle retourne les photos, rien, sauf sur la dernière : « 13 novembre ».
Une menace, une relation avec son anniversaire ?
Comment pourrait-il savoir ?
Réfléchir, raisonner. Pourquoi ne serait ce pas un admirateur, plutôt qu’un prédateur ?
N’importe quoi, elle est sortie de la zone de la drague. Elle ne va même pas sur les sites de rencontre pour remplir son lit comme on va au supermarché remplir son caddie.
Pas de sexe sans sentiment, c’est son côté romantique. Elle attend la belle rencontre. Elle est patiente, s’évite les ruptures à répétitions.
Sa journée est gâchée. Elle frissonne, rentre à l’hôtel.
Elle reprend sa lecture de « Au revoir la-haut », mais régulièrement elle se penche pour épier les promeneurs. Elle cherche un chapeau, une silhouette. Rien.
Peu à peu elle se rassure.
C’est ridicule d’être là et de se cloîtrer dans l’hôtel. Elle rit… un peu nerveusement. Ri-di-cu-le !
Elle vit à Paris, raisonnablement, le nombre de tarés est plus important par nombre d’habitant. Est ce que ce genre de statistique existe ? Les Guy Georges, Marc Dutroux et Michel Fourniret ne se trouvent pas sous les pieds d’un cheval tout de même… et puis ils sévissent au nord de la Loire.
Allez elle prend son sac et descend. Personne à l’accueil.
Elle sort. Personne sur la rambarde.
Elle se promène un moment, léchant les vitrines chics et aux influences surfs.
Soudain elle distingue nettement dans le reflet de la vitrine, l’homme au chapeau. Il est de l’autre côté de la rue et la regarde. Regard et sourire.
Ça va pas se passer comme ça. Déterminée elle se retourne et traverse la rue. Il est là immobile. Il attend.
Elle le fixe et se dirige vers lui à grand pas.
Il l’attend, sourit largement, ébauche un geste de la main.
Elle ralentit, laisse passer un vélo, hésite
Le connait-elle ?
Elle arrive à sa hauteur, il ne bouge pas, toujours sourire aux lèvres.
- On s’embrasse ? propose-t-il.
- Stop, dit-elle en levant la main d’un geste sec et en faisant un pas en arrière. Pourquoi me suivez-vous ?
- Mais… tu… vous… ne me reconnaissez pas?
- Pour se Re-connaître il faudrait qu’on se connaisse d’abord, balance-t-elle sèchement.
Soupir et changement de ton.
– Vous y arrivez?
- Arriver à quoi?
- Ben à vivre … après ce 13 novembre.
- De quoi vous me parlez, elle se radoucit devant son air contrit, un peu triste et en même temps elle reste en alerte, une petite musique lui dit « attention pervers ? »
- Ces photos, c’est vous ? Pourquoi ?
- Oui, venez, je vais vous expliquer, venez.
Elle le suit, hésitante et curieuse aussi, de quoi parle-t-il?
- Oui, les photos c’est moi – il perd contenance – je ne savais pas comment vous aborder, je voulais aussi être sûr que c’était vous quand je vous ai vue dans le train… Je ne voulais pas vous faire peur.
Ils s’assoient à une table de la salle de la « tante Jeanne » remplie à cette heure, il a commandé un café au comptoir. Elle est rassurée d’être dans un lieu public, après tout, il n’a pas l’air animé de mauvaises intentions. Il faut qu’elle arrête d’être toujours sur la défensive ou sur le qui vive.
- Je ne comprends rien. Pourquoi avoir écrit 13 novembre au dos de la photo.
- C’est une date qu’on n’oubliera jamais … ni vous, ni moi.
Lourd silence embarrassant.
Elle a une onde d’humour qui monte en elle, envie de lui dire « pourquoi, c’est votre anniversaire aussi » mais se retient, elle le sent si malheureux tout à coup.
Il poursuit :
- Quand je vous ai vu dans le train… seule… j’ai pensé que vous fuyiez Paris pour éviter cette date … comme moi. Les commémorations …
Long silence…
Elle se redresse, serre ses mains autour de sa tasse, elle baisse la tête, elle ne veut pas qu’il continue mais …
- le BataKlan… vous y étiez… on était tous les 4 serrés derrière la porte de secours. Elodie… votre compagnon …
- Arrêtez – elle respire fort, reprend son souffle – je ne me souviens de rien, amnésie post traumatique on dit les médecins.
Silence pesant.
- Il parait que la mémoire est un choix. Je n’ai pas choisi, mon cerveau me protège sans doute. J’ignore ce que j’ignore et … je vis. Le 13 novembre est la date de mon anniversaire, c’est tout.
Elle relève la tête, croise son regard.
Elle sentait que son chagrin à lui n’allait jamais s’arrêter. Le sien n’avait pas commencé, elle vivait en parallèle, courant devant peut-être pour qu’il ne la rattrape pas.
Son chagrin à elle viendrait de trop haut, de trop loin, quand il déferlera il la submergera sans doute, alors l’amnésie…
Il suffirait de si peu de chose, qu’elle lui demande, qu’il lui raconte SON 13 novembre. Non, elle ne pourra pas, elle se lève. Il la retient.
- Vous savez, je suis venu vous voir à l’hôpital… vous ne me reconnaissez pas, mais moi je TE connais.
La fin de cette phrase sonne comme un avertissement, peut-être une menace. Allez voilà qu’elle repart dans sa parano.
- vos amis m’ont demandé de ne plus venir, de te laisser…
- Je ne comprends pas…
- Il voulait que je sorte de ta vie … on se disputait alors…
- Je ne comprends pas, vous avez dit Elodie…
- Elodie c’est, … c’était ma femme, mais toi et moi nous étions … enfin, tu étais mon amour… j’allais quitter ma femme…
- Arrêtez, je ne veux pas, laissez moi, je vis sans mémoire et oui, j’arrive à vivre.
Alice se lève brusquement et fuit, pars en grandes enjambées sans se retourner.
Elle sent qu’une faille s’est produite. Sa carapace se fend. Elle s’efforce à retrouver son calme, à calmer sa respiration : inspirer à fond puis expirer doucement.
Elle arrive sur la plage, ses pieds s’enfoncent dans le sable. Elle va jusqu’à l’eau, se déchausse et suit le bord des vagues.
Réfléchir, réfléchir.
Elle a passé 3 mois à l’hôpital. Elle a perdu une partie de son passé. Avec qui était-elle au Bataklan ?
Un compagnon ?
Elle aurait eu des photos, chez elle, dans son téléphone.
Son téléphone, non … perdu.
Chez elle rien, mais ses amis avaient fait le ménage, aéré, mis des fleurs partout pour fêter son retour. Ce seraient-ils permis … et pourquoi ?
Ou alors c’était un compagnon tout nouveau, un premier rendez-vous ? S’il faut, juste son voisin de spectacle, c’est pourquoi elle ne se souvient pas.
Rentrée à l’hôtel, elle sort son ordi et recherche les associations d’aide aux victimes du Bataklan. Au début, elle l’avait fait souvent, puis de moins en moins, puis s’était résignée.
Un album photo est joint à la présentation de l’association. Elle l’ouvre, fait défiler les portraits avec ou non les identités inscrites en bas. Long répertoire. Des visages souriants. Des photos mis par leurs proches à la recherche de … ou en hommage à …
Stop, elle remonte un peu en arrière cette photo, cette photo, c’est bien elle ! ! un selfie ! Un homme à côté d’elle ! La photo n’est pas très nette. Elle s’approche de l’écran, agrandit l’image, se recule. Une vague de sueur froide lui descend dans le dos.
C’est l’homme au chapeau !
Appeler Marie, son amie, lui raconter. Lui poser mille questions.
Elle sait qu’elle y est, enfin. Elle veut savoir, remettre son passé, ce passé dans sa vie. Cet homme n’aura pas de place, elle ne sent aucun frémissement, aucune attirance, ni le souvenir de ses bras, ni la chaleur de son corps. Rien.