Le mot que je préfère

Euh…

C’est lui que je préfère. Tout petit, tout mignon, tout hésitant, il a tout de même réussi à se faire une place au dictionnaire, parmi les grands et les superbes, les imposants et les importants, leurs majestés les verbes, les substantifs, les adjectifs, état-major de l’armée sémantique, avec leurs subordonnés, les participes, les pronoms, les adverbes, et la piétaille des articles et autres déterminants. Mais toi, mon pauvre chéri, tu encore en-dessous, parmi les onomatopées et les interjections, où tu donne encore l’impression de ne pas vouloir déranger, perdu parmi ces mi-mots mi-cris de tout poil, LGBT du vocabulaire qui voudraient tant ne serait-ce qu’une toute petite reconnaissance. Es-tu vraiment un mot, as-tu vraiment une âme ? Comme autrefois : les noirs sont-ils des hommes ? Oui, non, peut-être ? Leur salut en dépend, et le nôtre. Alors on t’a fait une place dans le dictionnaire, avec tes collègues Oh !, Ah !, Eh ! qui te regardent de haut, tous perdus, pourtant, dans le même no man’s land sémantique, le même entre-deux ontologique, à mi-chemin entre le hululement du loup et l’allocution présidentielle.

Et pourtant ! Que ferais-je sans toi, pauvre locuteur que je suis, souvent défaillant, soucieux de ne pas perdre la face, sans faire de peine à mon interlocuteur ? Non, non, je suis toujours là ! le message est coupé mais le contact n’est pas rompu ! Go-between empressé, tu tournes un regard craintif vers mon vis-à-vis qui s’interroge, tu me supplie de mettre fin au supplice, allez, vas-y, qu’est-ce que t’attends, il s’impatiente !

Qu’est-ce que je ferais si je ne t’avais pas ? Un aperçu :

Lui, colère rentrée, au bout de son argumentaire serré :

– Alors, qu’est-ce qu tu en penses ?

Moi : …………

– Ah ! Tu ne sais pas quoi répondre, hein ? Ou alors tu  boudes, tu me fais la gueule, t’es vexé ?

Tandis qu’avec toi, euh…, je gagne sur tous les tableaux, je passe pour un interlocuteur poli, je signifie à l’autre que la complexité de sa pensée me plonge dans des abîmes de réflexion, ce qui justement me donne le temps de réfléchir à la réponse qui va le mettre KO debout.

Ah ! noir, Hiii ! rouge, Oh ! bleu, Euh… blanc. Chevalier blanc de mon lexique, tu me sauves à tous les coups la mise !

En somme, tu es le plus poli, le plus civilisé, le plus civilisateur des mots. Comme ces dames de petite vertu dont beaucoup d’hommes autrefois ne pouvaient pas se passer, tout en se refusant à paraître avec elles en public, je n’avouerai jamais que tu fais partie de mon vocabulaire, alors que sans toi je n’aurais plus qu’à me taire.

A toi, l’obscur, le sans-grade, le soldat inconnu de mes joutes oratoires, je rends ici humblement l’hommage que tu mérites.

Merci d’avoir lu ce texte jusqu’au bout. Qu’en pensez-vous, au fait ?

– Euh…