La maison de mon enfance
Actes signés chez le notaire, remises des clés, adieux rapides.
Les hollandais débarquent.
A peine arrivés, ils s’en prennent à moi.
Ils mettent tout sans dessus dessous.
Pourtant ils m’ont choisie et je suppose aimée comme j’étais mais voilà qu’ils me malmènent.
Ils ont engagé une clique de brutes qui me métamorphosent. « Rénover» comme ils disaient.
Je ne m’en remettrai jamais.
Ils me défigurent. Mon charme disparaît. La rebelle n’existe plus.
Ils ont pris ma liberté.
Mes premiers propriétaires m’ont vendue à la fin des années 80, fourguée à des Hollandais en mal de campagne. Je me suis sentie trahie, abandonnée. Après une relation charnelle de plus de 20 ans.
Ce n’était pas la première séparation, mais cette fois-ci, il n’y a plus d’espoir, la rupture est définitive, pas de retour en arrière.
Ils avaient déjà rompu une fois pour s’envoler vers les Etats-Unis. Je les avais observés tristement préparer leurs malles. Il était déjà arrivé que lui parte seul, mais cette fois-ci c’était toute la tribu, même la plus jeune de 9 mois. Cette désunion fut longue, très longue. Une année complète, seule, isolée, livrée à moi-même. Oh il y avait bien la grand-mère, Mutti, comme ils l’appelaient. Elle passait parfois le dimanche, prendre ma température, me donner à boire, mais ce n’était pas la même chose. Ses visites étaient brèves, peut-être même distantes ou simplement nostalgiques; ce n’était pas facile pour elle non-plus. Mais rien à voir à ce que je vivais avec la famille. J’aimais quand ils étaient tous là, avec les oncles et tantes, les cousins, cousines et parfois même les amis. Les rires, les pleurs et autres cris, la musique, les odeurs de cuisine, les lumières qui s’allument, qui s’éteignent. J’étais aux anges. Et puis, il y avaient tous les soins qu’ils me prodiguaient. J’adorais les travaux de peinture, les pinceaux ça chatouille!
La 2è fois qu’ils mirent de la distance, ce fut différent. Ils partaient quelques jours puis revenaient pour les week-end et les vacances. Je crois qu’ils avaient une liaison avec un appartement dans une plus grande ville où lui travaillait. Quand ils y partaient, ils emmenaient même le chat. Je leur en voulais, il aurait pu me tenir compagnie. D’ailleurs, une fois, à l’heure de partir le chat n’était pas là. Ils sont partis sans lui. Ils ne l’ont jamais revu, moi oui. Le plus bizarre, c’était les grandes bouteilles qu’ils remplissaient de mes larmes. Je n’ai jamais compris ce qu’ils en faisaient. Que pouvaient-ils bien faire avec les preuves de cette tristesse qui m’envahissait à chaque éloignement.
Pourtant ils m’avaient construite à leur goût avec leur amis architecte. Oh je sais qu’ils auraient aimé me voir plus spacieuse, peut-être mieux équipée. Mais finalement, on avait trouver un équilibre entre leurs besoins et mes facultés. Je crois que finalement ce qu’ils aimaient le mieux chez moi, c’était mon esprit rebel, véritablement novateur. Dans cette petite ville, il n’y en avaient pas beaucoup des comme moi! L’endroit qu’ils avaient choisi pour m’installer était magnifique. Avec une vue extraordinaire! Je m’y sentais tellement bien. De l’espace, de plus en plus d’espace. Certains de mes amis: quelques arbres et autres plantes. De merveilleuses pierres, choisies telles des trésors dans les ruisseaux de la région. Et même mon vieil oncle, le poirier. Enfin lui, c’est moi qui l’avais exigé. Le pauvre vieux, Je ne pouvais pas le laisser seul. Finalement il nous a quittés après quelques années, mais au moins il n’aura pas été abandonné, lui. Et puis sa souche est restée près de nous, en souvenir. Je lui parlais parfois quand je me sentais seule. Et lui s’installait près d’elle pour y écrire. Que vont faire les hollandais? J’imagine qu’ils vont s’en débarrasser!
La dernière visite fut étrange!
Elle, même si elle ne voulait pas le montrer, je la sentais soulagée.
Les enfants, devenus adolescents ne venaient plus très souvent de toute façon. Ils ne se sentaient pas très concernés. Je ne leur manquerais pas.
Mais lui, je vois son visage, fermé, sombre. Une vague de tristesse qui l’envahit. Et s’il s’était trompé?