Un moment marquant d’écriture

Un samedi matin d’hiver, les Halles de Pau flambant neuves. Luminosité des larges baies, agencement des comptoirs blancs, escaliers roulants, étage et coin repas. Confort d’une boisson chaude dans le brouhaha des commerçants et des chalands.

Un samedi matin de nouveauté : première visite aux Halles, non pour y faire des courses mais pour y écrire avec l’Atelier d’Ecriture.

Un samedi matin d’incongruité ; poser la plume au milieu des étals : pâtissier, primeur, écailler et autre fromager.

Sensation de décalage : troquer la banalité des achats alimentaires contre le plaisir d’écrire, troquer une contrainte quasi- quotidienne pour un espace temps libre et ludique. Je viens faire là ce que personne n’y fait d’ordinaire. Doux décalage, réjouissant décalage. Fécond décalage.

Consigne a été donnée de visiter les lieux afin d’en tirer un texte à partir de ce qui aura été vu, senti, entendu.

Une blette. Une blette, farouche et solitaire dans sa cagette, sous la lumière blafarde du carreau des producteurs.

Elle m’a fait de l’œil la pitchoune, mon cœur de ménagère s’est serré face à sa mine déconfite.

« Comment le marché va bientôt fermer et tu traînes encore là négligée de tous ! Attends ma belle blette, je ne te mettrai sûrement pas dans mon panier, mais dans mon cahier ta dignité je vais te redonner. »

Cette blette, misérable et pâlotte, je lui ai octroyé du panache, de la gouaille, de la truculence. Les mots ont dégringolé de mon stylo, les expressions cocasses, les paroles aguicheuses se sont jointes à moi dans une écriture épique et jouissive.

De moche et insipide, ma blette est devenue battante et convaincante. Elle a mobilisé raves, panais, topinambours, tous les laissés pour compte des légumes, les déchus des paniers des ménagères.

Grâce à la liberté de l’écriture, ma blette s’est attribué, ainsi qu’à ses congénères, lettres de noblesses, blasons, exploits culinaires. Elle a fustigé les badauds ignorants  ses qualités gustatives et diététiques. Avec ses complices, elle a concocté des recettes savoureuses et inédites, offertes généreusement aux clients désorientés, en panne d’inspiration.

Tout plutôt que de finir au rebus à la clôture du marché !

Sous ma plume, la prestation incongrue de la blette piquante et pimpante sera victorieuse. La blette, ma blette terminera la matinée dans l’escarcelle d’une jolie brunette, aventureuse et audacieuse.

Ma bien chère blette, je te dois beaucoup. Tu fus ma muse, ma mie, ma poésie. Sans toi, sans ton culot, mon écriture serait restée pataude, convenue, fade. Ta pâleur m’a éclairée, ta frêle silhouette a délicatement pris ma main, ta verdure a sussuré à mon oreille « vas-y, écris-moi ! Tu peux le faire ! » Merci pour ta confiance, merci pour ce temps d’écriture dans l’interstice des possibles, pour cet espace de plaisir sans censure qu’est l’écriture.
Honneur à toi ma blette !