Salut ! je m’appelle Blette, ouais je sais ça la fout mal. Si vous croyez que c’est facile d’avoir un nom qui fait penser à blatte, ça vous donne le cafard c’est sûr. Une autre version c’est Bette ou Côte de bette, c’est pas mieux ; être côté en stupidité, ça vous rapporte pas grand-chose, c’est moi qui vous le dit.
Pourtant, là, il se passe un truc bizarre : ce matin, nous ne sommes plus que 3 blettes restantes dans la cagette… Mes copines et moi on se demande ce que l’on fiche encore là… comme si on nous avait délaissées, oubliées lamentablement ; au point que le petit panneau indiquant notre nom et notre prix a même disparu : anonymes et sans valeur, voilà ce que nous sommes ! Je sais que le voisin il nous vend 2€ / kg, il se prend pour le roi de la rave celui-là ! Si ça se trouve on va nous donner gratis, d’autant que c’est la fin du marché…
Tout de même ça n’est pas juste, en toute logique je devrais déjà être achetée : je suis un légume vintage qui connaît une période revival ! Entendez par là que, bon je ne fais pas encore partie des menus de cantine ça serait trop galvaudé. Seulement voilà j’ai toujours existé ; mais là on me redécouvre, on me sublime dans de nouvelles recettes : poêlée, vapeur, confite, je fais un retour en force dans vos assiettes et vos bouches. Je suis sortie de la soupe et du gratin de patates ! J’ai la côte (excusez du jeu de mots) alors qu’est-ce que je fiche avec 2 autres copines au fin fond d’une cagette, je vous le demande ? Les autres Bettes, pas si bêtes (hihi autre jeu de mot) se sont déjà fait la malle !! Elles ont dû être attirantes, séduisantes, captivantes ! Moi, ça fait des jours que je traîne là, coincée en dessous, étouffée par d’autres congénères qui peuvent jouer aux starlettes !
Je réclame mon heure de gloire ! Je veux et j’exige qu’une main puissante me saisisse pour m’introduire dans son chariot ou son panier de courses. Ou mieux encore, que mon producteur chéri me donne en cadeau. Imaginez, moi, Bette blafarde et amère offerte en cadeau à la ménagère … C’est ça qu’il devrait dire, le primeur de mes rêves : « Quel bol ! de la Blette en obole ! ». Enfin… c’est pas demain la veille… Le maraîcher de ma vie, il ne part pas dans des envolées lyriques : il a les pieds dans la terre ! Tandis que moi, j’ai des rêves de grandeur, de cuisine genre tête de veau à la ravigotte !! On a les délires qu’on peut, hein ma brave dame.
Oh mais tiens tiens qui voilà ? Une jolie brunette, jeune et pétillante. Elle me scrute, m’observe, semble hésiter. Je lui rappelle sans doute quelqu’un… voyons voir, l’endive peut-être ? ou bien le salsifis (au fait, où est-il passé celui-là ? ça fait un moment que je ne l’ai pas croisé…)
Ouhou brunette de mon coeur ! Je suis certaine que je suis faite pour ton menu. Même vegan, je suis preneuse plutôt que de me morfondre ici. C’est ça… prend une betterave et une chicorée rouge, c’est un très beau mariage. Elle a bon goût la nénette. Elle va pousser jusqu’à me choisir car elle sent, elle sait au plus profond d’elle-même qu’elle peut tirer quelque chose de moi. Allez ma mignonne, laisse-moi être ta madeleine de Proust : tu vas me cuisiner avec des lardons, échalotes et oignons tellement frits qu’ils en seront caramélisés, tu auras allégé les fibres de ma tige, atténué l’amertume de ma verdure une fois blanchie. Un petit coup de crème, et de compote de pomme pourquoi pas, et le tour est joué !
Ah mes aïeux, l’affaire est dans le sac ! ça y est me voilà partie. Une nouvelle vie s’annonce, je vais me ré-ga-ler !!