Alice a trouvé l’hiver long, la route pénible. Pour la première fois elle a envisagé d’arrêter. Elle y a pensé comme ça, puis de plus en plus souvent.
Que perdrait-elle? De l’argent.
Que gagnerait-elle? Du temps, du confort.
Mais il faut prendre la décision…
Elle a fait ses comptes : c’est possible.
Elle va le faire. C’est envisageable.
Et puis c’est mieux de décider que de subir sa fin de vie professionnelle programmée. Ce serait comme arriver à sa propre date de péremption.
Elle trouve plein d’arguments qui la poussent à cette décision.
Vingt ans qu’elle s’occupe des situations problématiques des femmes avec jeunes enfants. Elle est spécialisée, avec son équipe, dans l’accompagnement des familles ayant des enfants de moins de 3 ans. Particulièrement des femmes seules avec enfant(s).
Elle peut les rencontrer avant même la naissance. Les épauler, les informer sur leurs droits, les aides… pour faire face à leur désarroi, isolement, peur…. Ou pour les soutenir dans leurs décisions de confier à l’adoption…les possibilités de dire au revoir et de laisser une trace un léger lien ou rien.
Elle est fatiguée. Elle n’a plus envie de ces destins tristes, de ces drames, de femmes qui ont rencontré des « qui quitte » alors qu’elles sont enceintes. Elle a croisé tant d’histoires sombres! Et ce terme de « qui quitte » était devenu un nom propre dans les équipes.
Dans les dossiers la ligne Nom du père était renseigné par « inconnu ». Ces jeunes mamans demandant à ce qu’il ne paraisse pas car il ne voulait pas reconnaître l’enfant, n’assumait pas, les avait quittées … souvent brutalement d’ailleurs. Le personnel essentiellement féminin les appelait les « kikitte » exprimant tout leur mépris pour ces hommes.
Lundi 1er mars.
Elle monte dans sa voiture, démarre et prend la direction de Pau. Son bureau est à Pau. Mais elle travaille sur l’ensemble du département – autant dire beaucoup, beaucoup de km dans les pneus.
Elle est à 18 mois de la retraite et surtout en plein audit de son service. C’est programmé tous les 10 ans pour ré interroger l’organisation et le management. L’audit sera terminé à la fin du mois. Ensuite les conclusions arriveront fin Mai avec les pistes d’amélioration. Elle aura l’été pour préparer la communication puis la mise en place de la nouvelle organisation.
Tout le monde demande LE changement mais … pour les autres!!
Le temps des concertations avec les agents, les syndicats, les négociations avec les services adjacents vont prendre 6 mois, puis ce sera le dur : faire passer l’évolution des postes de travail.
Elle se souvient du dernier audit avec mise en place de logiciels… Un an, ça lui avait pris un an. Un combat! Un combat qu’elle avait vécu comme un défi. Elle avait travaillé pied à pied pour démontrer le gain de temps et le confort apporté par ces nouveaux logiciels et la plue value pour les usagers.
Il avait fallu du temps, beaucoup de temps pour que les agents acceptent de se plier à cette évolution. Et maintenant, pour rien au monde ils ne reviendraient en arrière. Même les grincheux, jamais contents qui ne veulent toujours pas l’admettre.
Aujourd’hui elle se dit qu’elle va passer la fin de sa carrière à s’épuiser et n’aura pas le temps de voir les agents adhérer. Ce ne sera que la partie combat.
C’est décidé, en arrivant, elle va taper sa lettre de demande de mise en disponibilité. Elle prévient assez tôt, le délai légal est de 3 mois. Elle va dire qu’elle souhaite partir au 31 aout. Elle veut se laisser un temps convenable pour permettre la passation des dossiers. Finir bien, sans regret.
Elle est devant son ordinateur. Elle sort le courrier type et le complète de sa demande. Elle le relit. Tout y est. C’est parfait. Imprimer. Prendre rdv avec le DRH.
– Pour 9h : ok.
9h : un peu émue elle entre dans ce bureau. Gérald est toujours le même depuis 20 ans qu’elle le côtoie. Les cheveux plus blancs, les lunettes maintenant en permanence sur le nez, toujours en veste et cravate. Souriant.
- Alice! que me vaut ta visite impromptue?
- Merci de me recevoir à l’instant
- Je t’en prie, tu demandes rarement un rdv, Héloïse ne m’a pas donné le motif, elle m’a dit que tu voulais me voir rapidement. Je suis intrigué! Alors qu’est ce qui t’arrive?
- C’est vrai je préférais te l’annoncer de vive voix. Voilà, je viens déposer ma lettre de demande de mise en disponibilité.
Alice fait court. L’instant est chargé d’émotion.
Silence, pause, il se recule au fond de son fauteuil, la regarde, étonné.
C’est sûr, elle y est allée direct, mais ils se connaissent, elle ne va pas tourner autour du pot d’autant qu’elle sent une boule monter en elle, un serrement dans la gorge. Elle ne veut pas que sa voix tremble. Elle assume sa décision mûrement réfléchie.
- Ah bon? Mais que se passe t il? dit il en prenant le courrier et le dépliant.
- Rien, j’avance juste mon départ à la retraite d’un an.
- Pourquoi? Un problème?
- Non, je trouve plus sensée qu’une nouvelle personne gère en totalité les changements générés par l’audit.
Silence, regard appuyé
- Tu es sûre? Tu as bien réfléchi?
- Oui, je suis sûre.
- On peut en parler…
- Non, ma décision est prise, je suis sûre.
- Je garde ta lettre quelques jours, tu peux encore revenir …
- Non, s’il te plait, c’est bien comme ça, je suis déjà en train d’envisager l’après…
- Bon, bon!
Silence, un peu long, échange de regard, elle ne baisse pas les yeux, souris légèrement, il cherche à mesurer son degré de détermination.
- Ok, (soupir) laisse moi une semaine avant d’en parler autour de toi et pour de mon côté envisager cette situation. Je n’avais pas du tout pensé que tu partirais. D’ailleurs je ne m’étais pas posé la question de ta retraite. Hum, tu me fusilles un peu ma journée, là.
Elle sourit, n’en crois rien, gérer l’imprévisible est prévu dans sa fiche de poste.
Voilà c’est fait, elle redescend dans son bureau avec un sentiment de soulagement. Oui, soulagée.
C’est fait.
Dans 6 mois elle part. Une onde de chaleur l’envahit. Elle sourit, se détend, C’est fait.
Il fallait bien 6 mois pour négocier le lâcher prise. Ça y est, la suite s’organise. Elle a soldé ses congés en juillet et prévoit le mois d’août pour la passation des situations en cours de traitement. Tout s’enchaine, le temps passe vite et alors qu’elle pensait avoir un pincement au coeur pour ce métier qu’elle a tant aimé, un sentiment de soulagement l’envahit chaque jour un peu plus au fur et à mesure qu’elle se déleste de ces dossiers.
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Dernier jour, dernière heure.
Elle n’a pas voulu faire un pot de départ, pas de pathos, pas de congratulations ni de cadeaux. L’instant ne s’y prête pas; les 3/4 du personnel sont en vacances et puis ces adieux conventionnels, comme un rituel de passage, ne l’inspire pas. Elle a préféré les ‘‘au revoir’’ plus personnel de ceux qui sont passés à son bureau avant de prendre leurs congés.
Elle part discrètement. Elle fait le tour des bureaux joyeusement, souhaite à chacun, chacune une bonne continuation.
Voilà, c’est fait.
Elle franchit la porte à tambour. Elle ne se retourne pas. Page tournée, nouvelle vie, regarder devant. Du temps libre et plein d’idées. Le soleil caresse son visage, elle sourit, elle a envie de danser.
Elle se regarde dans la vitrine de l’agence immobilière du coin de la rue. Silhouette mince en jupe à fleur et chemisier jaune, coupe au carré court, lunettes rondes légères, visage ovale, sans retouche cosmétique. Elle joue la sincérité. Peu à peu son physique s’est modifié vers un rééquilibre qu’elle aime. Les rides légères, le décolleté moins ferme, … ce n’est rien, elle s’aime bien avec ces empreintes du temps qui passe et marque son corps. Dans sa tête elle se sent jeune et pleine d’énergie.
Cet instant est un départ, à la fois fin et début.
Elle a toujours aimé ces instants. Le premier matin du premier jour de vacances : tout est devant elle.
D’abord, bien sûr, elle va commencer à faire un grand ménage. Cela fait 6 mois qu’elle laisse filer des tâches ordinaires en se disant « je ferai ça en septembre tranquillement ».
Elle y est.
Son objectif est de donner et prendre tout ce qu’elle peut.
Donner du temps et de l’attention aux personnes qu’elle aime, son mari, ses trois enfants et ses deux petits enfants. Le bonheur de la famille.
Prendre des instants de bonheur et savourer, déguster chaque moment. Les vivre en pleine conscience de cette chance d’avoir une vie simple et heureuse.
Tout le monde est en bonne santé
Les enfants travaillent.
Pierre, l’ainé, 38 ans, est informaticien et vit avec sa compagne à Genève.
Claire, la fille, 36 ans travaille dans le secteur de la publicité. Elle s’est installée à Londres depuis plus de 10 ans en solo.
Et le petit dernier, Camille, 30 ans, il s’est cherché, un peu artiste, un peu rêveur. Il travaille dans l’événementiel et vit à Paris. Un grand passionné, toujours amoureux mais jamais du même. Homosexualité assumée plus facilement dans une grande ville et dans ce milieu : il est heureux.
Alice s’installe dans un nouveau rythme. Plus de réveil à 6h, privilège des retraités. Douche, habillage et plateau petit déjeuner qu’elle emporte sur la terrasse à l’Est pour suivre l’arrivée des premiers rayons de soleil.
Le ciel s’embrase, ses pourpres virent au rose, les premiers rayons ricochent sur les nuages puis scintillent d’or et d’argent. Elle savoure ces instants.
C’est son moment favori, la journée est devant elle. Elle déjeune en réfléchissant à ce qu’elle va faire.
Un petit rituel, tous les matins, ouvrir son ordi, regarder ses mails, répondre. Jeter un oeil au compte bancaire et aux exigences administratives diverses. Lire les actualités sur France Info, enfin ce qui l’intéresse, elle trie, évite les faits divers glauques, aime se tenir au courant des informations nationales et internationales. C’est une source de sujets de conversation avec Arnaud, son mari. Ils confrontent leur interprétations et réflexions, gardant une capacité à analyser le monde dans lequel ils vivent, avec le recul de leur situation de retraité et comme mots d’ordre : curiosité et optimisme.
Puis elle s’est rajoutée, 20 minutes d’exercice linguistique pour travailler sa mémoire et sa faculté à apprendre. Elle a choisi l’anglais qu’elle veut perfectionner pour être plus autonome quand elle va voir Claire à Londres.
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Ce matin, voilà que le quotidien la rattrape. Un mail de la maison de retraite de sa mère.
Sa mère : Anne Wogerstad, 92 ans, physiquement encore alerte mais elle a perdu la mémoire au point de ne pas reconnaître ses enfants. Elle vit dans un présent réglé comme du papier à musique et dans l’insouciance. Pas de passé immédiat, pas d’avenir, pas de soucis. Le personnel la décrit comme facile à vivre et toujours souriante. Cela suffit à Alice.
La maison de retraite lui signale que les mensualités ont augmenté et que les revenus de sa mère ne seront plus suffisants. C’était attendu, annoncé depuis l’inflation de l’année dernière.
Alice avait réfléchi à cette éventualité. Elle ne veut pas que cette dépense pèse sur son ménage.
Elle a quelques réserves propres dont un compte dans une banque allemande, d’un passé d’étudiante à Berlin. Ce compte elle ne l’a pas fermé mais entretenu par un versement obligatoire minimum de 10 euros par mois. Elle se demande bien pourquoi elle a laissé trainer cela. Un oubli. C’est l’occasion de l’utiliser et le clore. Il doit y avoir assez pour faire face quelques années.
Elle va appeler un conseiller de la Berliner Bank et programmer des virements mensuels à partir de ce compte. Cela lui demande un peu de recherche pour trouver un interlocuteur. Hans Willer, très gentil, lui explique les formulaires à remplir, tout peut se faire par mail. Il est patient et compréhensif pour son allemand hésitant. Si peu pratiqué depuis toutes ces années.
Tout est à son nom de jeune fille, ça la rajeuni d’épeler son nom alsacien : Wogerstad : W o g e r s t a d.
Elle actualise ses coordonnées postales, mail, téléphone, s’apercevant que pour cette banque elle résidait toujours à … Wattwiller!
L’Alsace quittée en 1976, plus de 40 ans.
Avec l’arrêt de sa vie professionnelle ils ont radicalement tout changé, vendu leur grande résidence familiale près de PAU, pour acheter une petite maison en bord d’océan. Changer de mode de vie, de cadre et de coordonnées signe bien un nouveau départ, une nouvelle vie.
Les formalités sont faites pour que les virements prennent effet dès octobre.
Voilà, c’est fait. Elle ira à la maison de retraite cette après midi pour finaliser ce volet administratif.
Maintenant, elle s’est habituée à ces échanges étranges avec sa mère :
- bonjour Maman
- Bonjour
Petit silence, regard appuyé, curieux, sa mère cherche un lien, ne le trouve pas, sourit !
- comment tu t’appelles toi déjà?
- Alice
- Ah! Alice, comme ma fille!
Les premières fois cela l’avait bouleversé, puis avec le temps … Maintenant, cela la fait sourire, elle sait déjà la suite. Sa mère va lui parler de « son » Alice dans laquelle elle reconnait quelques anecdotes. Et régulièrement elle lui redemande comment elle s’appelle et repart sur ses souvenirs, un peu toujours les mêmes.
Dans son pèle-mêle de réminiscences, un jour elle lui a dit « Alice est partie à Berlin pour ses études ». Elle a continué quelques phrases en allemand. « on ne l’a pas vue de toute une année ».
En famille l’ allemand, l’alsacien et le français cohabitaient joyeusement dans leurs discussions, un mot pouvant venir plus aisément dans une langue que dans l’autre.
Ces derniers temps, sa mère évoque des épisodes de sa vie à Wattwiller.
Alice a un peu de difficulté sur les 5 premières minutes puis elle se surprend à retrouver le vocabulaire de son enfance. Elles évoquent Mamie Katel, la grand-mère d’Alice avec délectation car c’était un personnage haut en couleur et une passionnée de jardin.
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Nouvelle journée, 28 septembre.
Dans ses mails, un mail étrange.
Une correspondante qu’elle ne connait pas. Hannah Gelter! Inconnue, mais qui retient son attention. Cela ne ressemble pas à une publicité, une accroche de vente ou de proposition de voyage, de formations…
Non, c’est une approche plus personnelle qui l’incite à lire l’ensemble du message.
L’objet : « wichtig, bitte » (important, s’il vous plaît)
C’est peut-être cette intro en allemand qui a créé la première accroche.
« Bonjour Mme Wogerstad »
L’utilisation de son nom de jeune fille renforce sa curiosité.
Je m’appelle Hannah Gelter, on ne se connaît pas, je suis l’épouse de Antoine Gelter. Nous habitons à Berlin.
Mon mari recherche ses parents biologiques. Il a fait plusieurs démarches officielles qui n’ont pas abouties. Il a abandonné, puis repris ces recherches plusieurs fois. Dernièrement il a renoncé après une nouvelle impasse.
Je sais que c’es important pour lui.
Pour l’aider j’ai pris contact avec différentes associations qui accompagnent les personnes dans ces formalités. Sans succès. Malgré de nombreuses pistes en Allemagne, et même en Angleterre, rien.
Elle est happée par ce début de mail. Arrête sa lecture, incapable de poursuivre. Elle rabat l’écran de son ordinateur. Des histoires d’accompagnement de maman pour des naissances sous X lui reviennent, c’était une douleur ou un soulagement. Elle le sait. Pas de jugement. Un « kikitte » encore!
A côté de son service, il y avait l’Aide Sociale à l’Enfance qui s’occupaient des dossiers d’adoption et aussi de la recherche des origines quand la demande était faite. Ces deux services travaillaient en proximité.
Elle reprend doucement son souffle. Surprise par cette émotion qui l’a submergée.
Elle ne lira pas la suite.
Pas tout de suite.
Sa journée continue, ordinaire et pourtant ce mail l’accompagne, est là dans ses pensées. Elle sourit, parle, rit et … pense à ce mail.
Elle s’est fait une règle de se mettre en mode « numérique » qu’une fois par jour, le matin, et pas pus de 30 minutes. Elle est très critique sur ce temps « perdu » pour les relations réelles au profit d’une vie parallèle. L’ordinateur est le passage obligé pour la gestion de la vie quotidienne, administrative, voyage, comptes, formation… mais pas d’avatar, pas de réseaux sociaux.
Son mari se moque d’elle, trouve qu’elle est psychorigide et qu’elle va perdre pied, qu’il faut accepter les nouvelles technologies, rester actif sur ce mode de communication, ne pas se laisser déborder au risque de perdre les capacités qu’offre ce fabuleux moyen.
Et ce soir, elle sent qu’elle va rouvrir son ordinateur pour lire la suite.
21h, Arnaud regarde un film sur Netflix. Elle, son intérêt dévie sans cesse, finalement, elle quitte le salon et rejoint son bureau.
L’ordinateur est là. Elle a dit qu’elle allait lire mais…
Je continue pour lui et vous êtes apparue dans les nouvelles coordonnées relayée par l’association « une bouteille à la mer ».
Antoine est né le 5 juillet 1977 à 10h 08 à l’hôpital de la charité à Berlin.
Je comprends ce que ce message peut avoir de bouleversant si vous êtes concernée.
Merci de considérer ma quête guidée par l’amour que j’éprouve pour Antoine. Il ne sait rien de ce message, ne voulant pas induire un nouvel espoir sans suite.
Merci de m’aider dans ce parcours
Hannah
Les larmes montent, sa gorge se serre. Elle avale péniblement sa salive. S’efforce à relire le mail entièrement, doucement, mot à mot.
L’effacer, le supprimer, faire comme si… non il est dans sa tête de toute façon.
Que répondre.
Respirer doucement, contrôler, réfléchir.
Relativiser, pas d’urgence.
Envisager les différentes options.
Elle n’arrive à rien de rationnel, trop d’émotion, trop, trop. Elle serre son poing contre sa bouche, coude appuyé sur son bureau. Ne pas se laisser envahir, submerger, rester lucide. Les larmes au bord des yeux. Un sanglot silencieux.
Ce passé enfouit, ce secret qu’elle avait réussi à totalement occulter. Seule Marie, sa colocataire, son amie si précieuse, savait et n’a jamais rien dit.
Marie est morte d’un cancer du sein en 1999, emportant avec elle une part cachée de la vie d’Alice. Jamais, jamais une allusion, Marie n’a pas fait pression, a respecté le choix du silence. Alice savait qu’elle seule pouvait lever le voile sur cet épisode de sa vie et que dans ce cas Marie serait là. Et quand Marie a disparu, Alice s’est éloignée définitivement de ce passé, gommé, effacé pour toujours car elle ne pourrait plus l’évoquer. En parler à un tiers transformerait ce secret en aveu.
Aveu, si proche de la culpabilité. A cet instant elle a su que jamais, définitivement jamais elle ne parlerait à quiconque de ces 4 mois si intenses de sa vie.
Alice ne peut supprimer ce message, de même elle ne peut y répondre. Elle doit prendre le temps, peser les conséquences si elle donne suite et … si elle ne donne pas suite.
Garder le message, oui, mais le cacher, le dissimuler. Elle a peur, peur d’une découverte impromptue.
Elle doit contrôler ce passé qui lui saute à la figure.
Elle crée un dossier sur sa boîte mail, « Antoine » , non elle ne peut pas. Elle cherche un mot clé neutre qui n’attire pas l’attention de son mari si jamais il venait à passer derrière elle quand elle consulte ses mails.
« notes » oui « notes » lui parait assez neutre. Et en créant ce dossier elle a un pincement, une désagréable impression d’écarter sans scrupule un dossier ordinaire. Il s’agit d’elle et de lui : Alice et Antoine!
Antoine, son prénom tourne dans sa tête, dans son coeur. Elle aime bien. Qui a pu choisir un prénom français?
Antoine !
Elle était tellement jeune, tellement démunie, tellement perdue. Elle n’a jamais envisagé un prénom pour lui.
Il a vécu 9 mois en elle, mais elle n’a découvert sa grossesse qu’à 5 mois, déni a dit le gynéco.
Après cette période d’insouciance, la réalité l’a frappée de plein fouet. 17 ans! Elle avait 17 ans, préparait un bac professionnel à Berlin en alternance. Elle voulait être interprète. Elle se rêvait travaillant pour le Parlement Européen ou pour l’Assemblée générale des Nations Unies. Elle était brillante, heureuse et … amoureuse.
Le père d’Antoine, Bilal, quel amour intense, quelle belle histoire. Il avait 10 ans de plus qu’elle. Tunisien, brun aux yeux verts, tellement beau, un sourire ravageur… un charme fou. Il travaillait à l’ambassade de Tunisie à Listenallee à Berlin, elle habitait Rüsterallee juste la rue à côté. Ils se croisaient régulièrement, ce sont souris, puis salués, puis…
Quand elle lui a annoncé qu’elle attendait un bébé, il lui a dit qu’il était marié, avait deux enfants, SA famille l’attendait à Tunis.
Elle n’était qu’une aventure, cet enfant n’était pas de lui…
Cet enfant, c’était son problème à elle. Il est parti.
Point final.
Elle l’a guetté devant la grande demeure blanche de la Listenallee, pavoisée aux couleurs de la Tunisie. Elle ne l’a plus jamais croisé.
Elle a pleuré.
Marie a pris les choses en main.
Marie l’a portée, guidée, sauvée.
Antoine.
Pourquoi veut-il la connaître?
Et elle le veut-elle? Elle n’a jamais imaginé faire cette démarche. Elle repense aux premiers jours, semaines, mois, après son accouchement. Marie a été là, simplement, une amie merveilleuse.
- hum, tu as l’air ailleurs ma chérie! dit Arnaud.
- Ah, tu trouves? Non, ça va!
- Tes insomnies recommencent?
- Oui, rien de nouveau
- C’est vrai, 40 ans qu’on est marié et 40 ans que je te vois régulièrement en prise avec de mauvaises nuits.
- Stop, je ne veux pas que mes nuits envahissent mes journées.
- Ok, ok, que faisons nous aujourd’hui?
- Partons, partons, il fait beau, rando vélo?
- Bonne idée. On part la journée on pique niquera au bord du lac de Soustons.
- Parfait
Les journées passent, 3 semaines, elle prend de la distance, se rassure. Il n’y aura pas de suite, elle n’est pas obligée, laisser retomber dans l’oubli, c’est ça. La page est tournée.
Elle s’est rassurée, laisse le temps passer et ouvre son courriel avec de moins en moins d’appréhension.