Chers hêtres pourpres au bas du jardin, je vous envoie cette petite bafouille pour vous dire que je pense à vous. Mon Dieu que c’est banal. En fait, je ne pense pas à vous. Vous venez spontanément à mon regard lorsque l’on me demande de songer à un lieu où je me sens en paix.
Vous êtes deux, l’un proche de l’autre. Il n’y en a pas un qui fasse de l’ombre à l’autre. Vous avez grandi tous les deux, sans vous gêner en une aucune manière. Chacun possède assez d’espace pour laisser déployer ses ramures, aussi bien au ciel qu’au-dessus de la pelouse et du chemin de gravier. Votre image me touche, symbole d’harmonie, de tolérance, de respect mutuel. Si vos branches se frôlent, se touchent et s’entrelacent, c’est pour se rassurer de la présence voisine, dans une caresse de canopée.
J’aime les arbres marquant le temps des saisons, tels que vous, mes chers hêtres, dressés au bord de la pièce d’eau. Modestes et dénudés l’hiver, conquérants et confiants dans la verdure printanière, majestueux et frais au cœur de l’été, flamboyants et craquants dans les brumes d’automne.
Je vous vois et vous admire depuis la fenêtre de la chambre, dès le matin. Il me semble que les journées ne seraient pas si paisibles et riches, sans votre présence. Gardiens du temps et de l’espace, j’ai l’impression que c’est vous qui me regardez vivre, grandir, murir, vieillir. Sous vos branches, je venais ramasser vos feuilles ambrées d’automne pour les faire sécher puis les coller dans le cahier de vie de ma classe de maternelle. Comme s’il était possible de saisir la vie, en un instant, entre deux feuilles d’un cahier.
Dessous votre ramure, à l’écart de la maison, les après-midis d’été, je lis, je rêve, je m’échappe du tourbillon estival. Le sol jonché de vos bogues piquantes arrête tous les inopportuns. Je savoure ainsi le silence de l’air, le vent chaud, la vie qui prend son temps.
Le temps passe et toujours vous demeurez. Je crains souvent la vieillesse pour vos branches, vos troncs ; un coup de gel trop mordant, un parasite mortel. Vous pourriez disparaître. Alors le jardin perdrait son phare, mes matins deviendraient sans horizon.
Je m’inquiète de vous, mais sans doute est-ce vous qui allez me survivre. Et ce serait chose bonne.
Prenez soin de vous, chers hêtres pourpres.
