Un moment d’écriture

Longtemps, je n’ai pas su écrire mon prénom, M.A.T.H.I.L.D.E

Écrire ce prénom avec sa lettre muette. Une lettre ne servant à rien, h inspiré, h soufflé, h absent, h récalcitrant. Longtemps, je l’ai fait se balader : avant le T, après le I ou le L. Tant qu’à être dans mon prénom, je lui cherchais une place esthétique. Ou bien je le plaçais au hasard Balthazar (tiens lui aussi il a un h…). J’ai parfois essayé de l’oublier, l’envoyant promener en dehors de la page. Je voulais m’en débarrasser une bonne fois pour toute. Mais je n’y suis pas arrivée, il m’a toujours rattrapée, insistant pour venir se coller quelque part.

C’était en classe de CP, mon institutrice s’appelait Madame Madeline, blouse rose, godillots, odeur de craie, de cigarette froide. Elle était vielle et toute fripée.

Une fois les lettres de l’alphabet maitrisées, nous avions appris à écrire la date et nos prénoms. Longtemps je me suis trimballé des lignes de Mathilde, en pleins et en déliés, à l’encre violette, les doigts crispés sur la plume sergent-major, le buvard pour me guider et ne pas tâcher la page. Alors que mes camarades n’écrivaient déjà plus leur prénom, discipliné, mémorisé, intégré ; je luttais encore contre le mien. Il m’en a fait voir de toutes les couleurs, des pâtés, des pages déchirées tant j’appuyais de rage sur la page. Mon prénom m’échappait et j’errais sur la feuille, tout comme dans la classe. Je ne comprenais pas pourquoi je devais obéir à cette injonction d’utiliser le h; si une lettre était muette, elle n’avait rien à dire, rien à faire là, je pouvais m’en passer.

Qu’est que ça pouvait bien faire si je ne savais pas écrire ce prénom ? Je savais le reconnaitre au son qu’il faisait : marteler le M, buter sur le T, danser avec le D . Voilà tout était dit, tout était dans ces syllabes, mon caractère, mes résistances, mon envie d’ailleurs. Pas besoin de H pour tout ça. Comme s’il fallait que je rentre sur les rails de ses 2 barres, l’ordre d’écrire droit alors que je voulais m’écrire à ma façon, m’inventer, sans contraintes.

Seulement voilà, Madame Madeline ne renonçait pas à me le faire écrire, ce prénom teuton. Tous les matins j’avais rendez-vous avec lui. Sur le haut de la page de mon cahier, tracé à l’encre rouge. J’ai fini par me lasser, le besoin de passer à autre chose, de rejoindre les copains là où il en était dans leurs lignes d’écriture.

« Toi le H, je ne sais pas à quoi tu sers. Mais tu vas arrêter de me faire perdre mon temps. Où te m’es-tu ? Entre le T et le I. Très bien, tu vas y rester. J’accepte de te photographier, j’accepte de te dompter, de te laisser ta place. J’arrête d’errer sur la page. Je m’écris correctement. »

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