LA NOUVELLE EPISTOLAIRE

 

 Lettre 1 :

La flotte en Ré,

Le 14 juillet 2010

Chère Lucie,

Quel bonheur de retrouver l’île pour les vacances. Je regrette tellement que tu n’aies pas pu venir avec nous cette année. Tu me manques ! Je pense à toi.

Chaque balade à vélo, chaque marchand de glaces, chaque après-midi sur la plage me ramène à nos jeunes années où nous étions inséparables.

Tu te souviens de nos fous-rires lorsque l’on entendait les touristes étrangers commander leur glace dans un français improbable ? En général, il leur fallait 10 minutes pour se faire comprendre et on avait envie de les aider avec nos quelques mots d’anglais. Surtout quand ils finissaient avec une glace rhum-raisin quand ils avaient demandé vanille-pépites de chocolat !

L’île a changé tu sais. Tu ne la reconnaîtrais pas. Les petits ports de plaisance sont toujours là, mais j’ai l’impression que les bateaux sont de plus en plus gros. Avant, c’est surtout les barques de pêcheurs qui s’alignaient, bercées par le clapot de l’eau. Maintenant, les puissants hors-bords et quelques yachts donnent au port de la flotte un air un peu tape-à-l’œil. Je préférais le côté authentique d’antan.

Tu te souviens aussi de la petite boutique où on adorait aller chercher des babioles dans la rue piétonne ? Eh bien elle n’existe plus. Ils ont mis une chaîne de restauration rapide à la place. C’est moche !

Et puis sur le port, ce sont les restaus chics qui se poussent du col. Ils font croire qu’ils proposent une cuisine gastronomique, mais moi j’appelle ça un attrape-touristes. D’ailleurs, des touristes, il y en a partout. Ça grouille.

Dis-moi, tu aimes toujours faire du vélo ? Parce-qu’ils ont bien développé les pistes cyclables. Et il y a des magasins de location de vélos à tous les coins de rue.

J’y pense : c’est aujourd’hui que tu sors de l’hôpital non ? Viens-vite nous rejoindre dès que tu te sentiras en forme. Tu verras l’air marin et le sport te feront du bien !

Allez, je t’embrasse. Je te raconte la suite demain.

Et donne-moi de tes nouvelles. On t’attend.

 

Ton amie Marie

 

Lettre 2

La flotte en Ré,

Le 16 juillet 2010

Ma petite Lucie,

Pardon, pardon, pardon. Je voulais reprendre ma plume hier, mais je n’ai vraiment pas pu. Tu vas voir, j’ai une bonne excuse !

Je t’écris chez toi, car si j’ai bien compris tu dois être sortie de l’hôpital maintenant. J’aurais aimé t’avoir au téléphone pour te raconter, mais tu ne décroches pas. J’espère que tu vas bien !!!

Ici, c’est la panique ! A notre arrivée, On s’est installés tranquillement dans la maison, tout allait bien. Elle n’avait pas été ouverte depuis longtemps et ça sentait un peu le renfermé. On a aéré, dépoussiéré, fait les lits. Tu sais ce que c’est les maisons de vacances !

Le soir venu, on était claqués et on a hésité à aller voir le feu d’artifice. D’autant plus qu’il était tiré au bout du jardin quasiment. On aurait presque pu le voir depuis notre transat. Mais Laurent a insisté pour sortir. Il avait envie d’un petit bain de foule, pour se mêler à l’ambiance estivale, boire un petit verre chez Lulu. J’avais beau lui dire qu’on avait bien le temps d’aller chez Lulu, il n’a rien voulu savoir. Donc on est sortis.

A 22 heures, les premiers pétards ont éclaté et on s’est tous précipités sur la jetée pour mieux voir. Il y avait déjà foule, et on était tous agglutinés comme des sardines sur le quai. Le ressac juste en-dessous de nos pieds émettait un bruit sourd. Nous avions tous le nez en l’air pour admirer ces magnifiques grappes lumineuses qui se déployaient dans le ciel. Ça pétaradait dans tous les sens.

Et puis, j’ai perdu Laurent de vue. Je pensais qu’il n’était pas loin, et sur le moment je ne me suis pas inquiétée plus que ça. Mais maintenant, c’est la panique, car je ne l’ai toujours pas retrouvé. Tu te rends compte ! Ça fait presque 36 heures qu’il n’a pas donné signe de vie. Je ne dors plus, j’ai l’estomac en capilotade, c’est affreux ! J’ai appelé les voisins, j’ai fait le tour du village, j’ai sonné chez Véro car je pensais qu’ils étaient arrivés. Mais non, rien, pas de réponse, et personne ne l’a vu.

Finalement, j’ai prévenu la police, mais tu sais, ils ne lancent pas facilement des recherches pour les personnes majeures disparues….

Ah je te laisse. A+

Marie

 

 

Lettre 3

La flotte en Ré,

Le 17 juillet 2010

Chère Lucie,

Rassure-toi, ça y est on a retrouvé Laurent. C’est l’hôpital qui m’appelait hier au moment où je finissais ma lettre.

Je pousse un gros ouf de soulagement ! Je viens de passer les pires heures de mon existence !

En plus la police, vraiment, je ne les félicite pas ! Quand je suis allée au commissariat pour déclarer sa disparition, ils m’ont dit avec beaucoup d’arrogance : « Vous savez il est majeur votre mari, il fait ce qu’il veut ! ». Tu imagines le choc !!! Moi qui croyais qu’ils allaient m’aider ! Mais ils sont tellement habitués à voir les gens disparaître volontairement pour échapper à des dettes, à leurs responsabilités, pour s’enfuir avec une maîtresse ou que sais-je encore !

Mais pas Laurent, c’est inconcevable ! Il est droit dans ses bottes Laurent, il ne ferait jamais un truc pareil !

Bon enfin, comme je te disais, il est à l’hôpital. C’est lui qui m’a appelée, mais ses propos étaient un peu incohérents. De toute évidence, il n’avait pas les idées très claires. Mais au moins, il est vivant !

Je te laisse car je file le voir. Il va m’expliquer ce qui s’est passé.

Et j’oubliais de te demander de tes nouvelles avec tout ça ! J’espère que tu récupères de ton opération.

Je t’embrasse. A très vite

Marie

 

Lettre 4

La flotte en Ré,

Le 18 juillet 2010

Chère Lucie,

Tu ne vas pas le croire ! Une mésaventure incroyable !

Même si Laurent est encore un peu commotionné, il m’a raconté ce dont il se souvient. Parce-que tu sais qu’après sa chute, il avait perdu la mémoire pendant quelques heures. C’est pour ça que l’hôpital a mis du temps à me contacter.

Oui sa chute ! Le feu d’artifice, la jetée, le 14 juillet. Tu te souviens ? Eh bien il dit qu’il y a eu un mouvement de foule et qu’il a été emporté par cette marée incontrôlable. Comme il était en bordure de jetée, il a été précipité en contre-bas, à quelques centimètres des vagues rugissantes. Sa tête a cogné les rochers, et ensuite, black-out complet. Tu imagines s’il était tombé dans l’eau directement. Quelle horreur !

Apparemment, ce n’est qu’à 2h du matin que quelqu’un a aperçu son corps inerte et a appelé les secours.

C’est bizarre, parce qu’en se réveillant, la première chose qu’il a dite c’est « on m’a poussé ». Puis il a sombré à nouveau dans un profond sommeil. Je crois que la police enquête et cherche des témoins pour savoir ce qui s’est passé exactement.

Ils vont le garder en observation jusqu’à demain, mais à priori, il n’y a rien de grave.

En tous cas, moi j’aimerais bien en savoir un peu plus sur cette histoire. Si un pervers sévit à l’Ile de Ré pour pousser les vacanciers dans les rochers, on ne peut pas laisser faire !

Bon, je te laisse pour aujourd’hui. Après toutes ces émotions, j’ai besoin de me reposer.  Demain, j’irai à nouveau au commissariat, et j’espère que cette fois-ci, je serai bien reçue.

Je t’embrasse ma Lucie

Marie.

 

 

Lettre 5

La flotte en Ré,

Le 20 juillet 2010

Chère Lucie,

Laurent se remet doucement. Il a l’air un peu secoué encore. Je lui trouve l’air fatigué. Malgré tout, il est plein de petites attentions. Il me rapporte des fleurs, il m’emmène prendre un verre au soleil couchant…D’habitude, c’est toujours à moi de le bousculer un peu dans ses habitudes. Là on est comme 2 jeunes amoureux en lune de miel. On reprend nos petites balades en bord de mer, main dans la main… mais loin de la jetée maintenant.

Quand-même, cette histoire me trotte dans la tête, j’ai l’impression qu’il me manque des morceaux du puzzle. En plus, ce matin, en allant acheter le pain, je suis passée devant le marchand de journaux. Un gros titre a attiré mon attention « Un vacancier poussé dans les rochers par une maîtresse éconduite. Plus de peur que de mal ! ». J’avoue que ça m’a donné la chair de poule.

Dis-moi, tu es en forme maintenant ? Parce-qu’il faut bien avouer que tu ne m’as pas donné beaucoup de nouvelles ces derniers jours. Tu pourrais peut-être nous rejoindre pour la fin des vacances, ça nous changerait les idées. Ca me ferait du bien de te voir pour m’épancher un peu sur toute cette histoire.

En plus, ça fera plaisir à Laurent, tu sais qu’il t’aime beaucoup.

Allez, réponds-moi vite. Bises

Marie