Pau, le 11-06-2019
Ma chérie
Je viens te dire que nous avons commencé notre long voyage. Nous sommes rentrés hier, à Pau,
fourbus et rassurés, après nos consultations à la Pitié- Salpêtrière.
Dominique a franchi toutes les étapes, tranquille et grave, avec ses cils effilés et ses grands yeux de
biche. Dominique, qui tout petit déjà, préférait jouer avec les filles et portait les vêtements de sa
sœur, quand il n’y avait personne à la maison.
Heureusement que j’étais déjà éveillée, quand à sa naissance, j’ai insisté auprès de Nicolas pour ne
pas lui donner un prénom genré. Eh bien, maintenant, notre long et magnifique voyage a
commencé. Dominique a décidé il y a plusieurs mois de devenir une fille. Et moi, sa mère, sa
maman, je vais l’accompagner, dans ce parcours pénible et exaltant.
Ma chérie, il me tarde, tu ne peux pas savoir. Participer, à mon modeste niveau, à ce bond en avant
de l’ humanité, c’est une grande fierté, une source d’angoisse aussi, parce que ce qui compte
surtout, c’est le bonheur de notre petit Dominique. Mais il est tellement fort, tellement déterminé,
qu’il nous impressionne tous les jours et que nous sommes maintenant certains que le succès sera au
bout de la route.
Ma chérie, je te promets de te tenir au courant de tout cela et je t’embrasse très fort.
Catherine
Pau, le 15-01-2023
Ma chérie
Je reprends le fil de notre conversation, interrompue il y a plusieurs mois déjà, comme dans le
temps, tu t’en souviens, quand nous nous retrouvions sous les couvertures, pour chuchoter nos doux
secrets d’adolescentes.
Eh bien, tu sais, nous avons beaucoup avancé. Le chemin a été long, chaoteux, parsemé d’ornières
et de tracasseries de toutes sortes.Le plus difficile, finalement, n’a pas été la lourdeur du traitement.
Notre Dominique a supporté les consultations et les thérapies d’hormonothérapie avec patience et
même avec stoïcisme. Parfois, je le revoyais revenir de l’école, les yeux pleins de larmes. Mais il
n’a jamais voulu me faire partager ses tourments. L’innocence, la pudeur de l’adolescence, sans
doute…Un monde secret dans lequel il n’est pas toujours possible à une mère de pénétrer.
La puberté va bientôt arriver et Dominique va pouvoir entrer à la Pitié-Salpêtrière pour les
interventions chirurgicales qui vont parachever sa métamorphose.
Ma chérie, nous avons vaincu les lois de la nature, par la force de notre volonté et de notre amour.
Dominique va bientôt devenir ce qu’ elle a toujours voulu être, une fille, une femme, et moi, sa
mère, sa maman, j’en éprouve un sentiment immense de bonheur et de fierté, qui me gonfle la
poitrine et me fait monter les larmes aux yeux.
Mais je dois te dire que je ne sais pas toujours ce qui se cache derrière ses grands yeux graves et son
beau visage triste et mutique. Je n’ai jamais pu savoir en réalité comment il a traversé cette longue
période. Tu sais, il veut toujours faire de la danse. Il va d’ailleurs présenter le concours de l’Opéra à
la rentrée. Une étoile va naître, ma chérie…mais je t’avoue qu’il me tarde que tout ceci se termine
parce que, je ne peux l’avouer à personne d’autre qu’à toi, mais en réalité, maintenant, je sens
monter en moi une inquiétude sourde. Je t’en prie, réponds-moi, rassure-moi. Dis-moi que nous
sommes sur le bon chemin.
Je t’embrasse
Catherine
Pau, le 25-09-2023
Bonjour Patricia,
Je ne suis pas sûr que vous vous souveniez de moi. Nicolas, le mari de Catherine…
Voilà, vous y êtes, vous étiez à notre mariage, à l’Hôtel de Ville, avec le maire qui n’arrivait pas à
prononcer mon nom…
Patricia, j’ai trouvé dans l’écritoire de Catherine, la correspondance que vous échangiez depuis vos
années de collège, avec les enveloppes de couleur rangées par ordre d’arrivée, serrées les unes
contre les autres et attachées par un petit ruban violet.Je me suis senti autorisé à parcourir vos
lettres, qui m’ont profondément bouleversé. L’histoire d’une amitié et de vos vies…
L’une d’elles est brisée maintenant. Vous ne pouvez sans doute pas le savoir dans les régions
enneigées où vous vivez mais Catherine ne vous répondra plus maintenant. Elle est partie dans une
cointrée lointaine, où elle n’a plus à supporter le désespoir du monde. Et je crois que c’est à moi
qu’il revient de poursuivre le fil de votre histoire.
Catherine vous avait informé que Dominique, notre petit garçon était inscrit, en septembre, au
concours de l’Opéra.Il a été admis. Quelques jours avant sa rentrée, Catherine l’a trouvé, pendu
dans le grenier de ses grands-parents., sans lettre, sans explication. Elle a remué ciel et terre pour
comprendre pourquoi notre petit garçon a cessé de vouloir vivre. En vain. Elle s’est enfermée dans
le chagrin et le désespoir. Dans la culpabilité, aussi.parce qu’elle a fini par se demander si
Dominique avait toujours la volonté de devenir une fille. Nous ne le saurons sans doute jamais mais
je crois que Catherine a fini par pénétrer dans des secrets qui l’ont emmené dans un monde sans
retour.
Voilà, ma chère Patricia, vous savez maintenant l’essentiel. Et maintenant, il me reste à vous dire
adieu.
Nicolas.