Dimanche soir, hiver, nuit. Je planche et peine sur mon devoir de philo : « le monde est clos et le désir infini ». Commentez. Songeuse.
Mon monde est clos, clos de révisions, devoirs, évaluations, de paupières lourdes et de corps affalés dans les classes. Mon désir infini, tout neuf, tout beau, répond au doux prénom d’Antoine, à notre premier baiser mentholé, promesse de découverte et de régal.
Me régaler. Je perçois un fumet monté de la cuisine, le fumet âcre du chou farci, allié à celui plus fade de la pomme de terre vapeur. Rapidement la maison empestera de cette odeur de pet, de chaussette sale. Écœurement. Mon désir de régal s’estompe.
A pas de plomb, je rejoins la famille, un invité est parmi nous, un ami artiste et montagnard, corps délié, cheveux blanc et teint hâlé, fort en verve. Il s’extasie devant le plat, se frotte les mains, excité d’un tel repas. « Franchement, il en fait trop », dégoûtée.
Une fois servie, je pinaille devant mon assiette, triture un petit morceau de mie de pain, laetransforme en une minuscule boule collante entre mes doigts. Je mordille dedans, un goût âpre de transpiration m’embête. La pâleur, la verdeur du chou, associées au relent de légume pourri me remontent le cœur. Me coupent l’envie. Morne.
J’observe l’invité, chacune de ses bouchées ressemble à un festin : des gestes méticuleux, une pointe de poivre pour rehausser la fadeur, un soupçon de moutarde pour un zest de couleur, le chou maladif reprend du poil de la bête. Sa fourchette devant ses lèvres poussées en avant, sa bouche semble embrasser la bouchée, d’un baiser goulu et friand. Sa bouchée avidement enfournée, il appuie ses propos en tournant sa fourchette dans les airs, sa langue claque de contentement contre son palais. Ses yeux pétillent. Ravi, il ponctue ses félicitations envers ma mère de gorgées de Côtes-du-Rhône, qu’il fait danser dans sa bouche, comme pour la tapisser de chaleur et de douceur. Puis, avec sa langue, il lèche lentement ses lèvres, jusqu’aux commissures de la bouche, il se délecte de chaque parcelle de jus posée sur sa peau. Et le ballet reprend, poivre réhausseur, moutarde colorée, bouchée baiser, gorgée douceur et lèvres caressées. Sa voix chaude, son visage d’altitude, son corps agile accompagnent le mâchement sensuel de la bouchée de chou.
Intriguée, je regarde sous mes yeux, ce repas de pauvre se transformer en banquet voluptueux.
« Et si j’essayais ? Si je me laissais séduire ? Si c’était délicieux ? »
Un morceau de chou farci, poivre, moutarde, délicatement posé sur ma langue, je mords dans le légume : le croquant moelleux m’étonne, un jus douceâtre s’écoule entre mes dents, la saveur épicée de la farce se marie avec le fondant du légume. La chaleur du Côtes-du-Rhône caresse mon palais. Détente de mon corps. Curieuse, je me penche au-dessus de mon assiette, tend mes lèvres goulûment vers ma fourchette nappée de chou et de farce. Le gros sel parsemé sur la pomme de terre transforme la fadeur en une purée pétillante. Chacune des bouchées est plus suave que les autres.
Je mâche doucement, écrase le chou, la farce, la pomme de terre, dans un mouvement lent, lascif, je prolonge la dégustation. Pour recommencer, retrouver l’instant de régal, juteux, succulent. Insatiable. Brièvement, je ferme mes yeux, perçois le parfum aïé, acidulé du chou vert, le tanin de fût du vin.
Je me laisse inviter à ces saveurs de terre et de frimas. M’évade au temps sépia des cours de fermes au sol cahoteux, dégoulinant de purin, ponctué de culs de poules picorant ver de terre et grains de maïs. Ce plat de patates et de chou contenait l’hiver terroir, l’offensive de la bise glissant sous les portes, l’obscurité précoce couvrant la campagne, les flaques de pluie gelées au potager. La richesse simple de ces légumes récompensait des dos voûtés, des doigts gourds, des regards harassés. Derrière la tablée, un cantou distillait une chaleur chiche. Pas le temps de s’alanguir. La chaleur principale, celle s’écoulant du gosier au ventre et du ventre aux cuisses, provenait de cette modeste potée.
Surprise, je me sens mitonnée dans la saveur généreuse de ce plat délectable.