L’amoureux du tarot. Mais personne n’a l’air heureux. Trois personnages, tous les trois blonds, vêtus de tissus chatoyants et élégants. Deux femmes en robe longues et capes, gentes dames du Moyen-âge, encadrent un jeune damoiseau à la courte tunique, au-dessus de ses belles cuisses musclées.
Dans leurs gestes, leurs regards, leur port de tête, toute est contradiction, frustration.
Sieur damoiseau présente son bras à sa compagne de droite mais dirige ses yeux, apeurés, à gauche. Dame de gauche, au port de reine et à la couronne de laurier, darde avec véhémence la damoiselle de droite, romantique sous ses boucles blondes, au triste regard posé sur le jeune homme. Quel drame se joue entre ce trio infernal ? La promise vient réclamer son dû, la douce dulcinée retient son amant, l’amant ne sait que choisir entre devoir et destinée. Amant indécis, prétendue indignée, damoiselle malheureuse. Sous un ciel flamboyant, l’instant est au tragique.
Sortant tout droit d’un soleil étincelant, un cupidon ailé, joufflu, blondinet à souhait, au visage sérieux, un brin soucieux, vise sa flèche immaculée. Entre le damoiseau et la romantique bouclée. Au hasard ? Pour les séparer ? Pour les unir ? Est-il seulement sûr de son coup ?
Et pour nos amoureux, qui aura le cœur brisé ? Qui en sortira indemne ?
- Gentes dames, mes mies, mes douces fleurs, s’exclame le damoiseau, apaisons-nous et, je vous supplie, considérez la situation où je me trouve. Voyez mon embarras, prenez pitié de moi. Tout ceci n’est qu’un jeu, le jeu de l’amour et du hasard. L’as de mon cœur a battu, à plate couture, vos cavaliers servants, vous avez abattu vos cartes pour vous constituer mes prisonnières. Comment se fait-il, alors, que chacune de vous se prétende détentrice de mon amour ?
- Monseigneur, le cavalier de pique a préséance sur le cavalier de trèfle, par conséquent votre cœur est mien. Et pour toujours. Les cartes le disent et jamais ne se trompent. Cette donzelle bouclée ne saurait être l’objet de vos ardeurs, Monseigneur !
- Que nenni, Dame à la couronne de laurier. Le cœur de mon gentilhomme s’est prononcé en ma faveur. Ardent, sincère, Monseigneur m’a montré l’étendue et la profondeur de ses sentiments. Son âme soupire vers la mienne, épanche sa soif à la source de ma tendresse. Ames sœurs nous sommes, âmes sœurs nous demeurerons.
Dans son ciel, l’archer aux ailes bleues voit foncer vers lui une épaisseur de nuages noirs, soufflés par un vent tumultueux. Au moment de tirer sa flèche, de percer, au hasard, le cœur des amoureux et de leur destin, de jouer le rôle pour lequel il est destiné, le voilà bousculé, soudainement, au cœur de cette dépression tombée tout droit des cieux.
Obscurité, chaos, tempête. Cupidon est au risque de disparaître dans la nuée, dans les ténèbres. De disparaître à jamais des cieux, de la terre.
Tourment immense que le sien : qui enverra l’amour aux cœurs des humains si la dépression l’englouti pour toujours ? Comment les yeux des amoureux se décilleront-ils sans l’éclat de sa flèche ?
Son existence n’a plus ni début ni fin, ni sens ni raison d’être. Il n’est plus qu’un fétu de paille dans un orage abyssal. Lui, le cupidon tant attendu, souvent espéré, est au risque de devenir inutile. Il le sait bien, les humains ont la mémoire courte, s’il n’intervient pas avec constance dans leurs existences, ils choisiront les élus de leurs cœurs en dépit du bon sens.
La dépression entraine notre archer joufflu, ce bambin de la vie, dans des sillons d’angoisse et d’interrogation. Il n’a à peine vécu, pris un corps d’adulte, sculpté, attirant, séduisant, que déjà il disparaitrait dans le néant ? Cupidon résiste aux éléments du vent, de la pluie, de la nuit. Il s’arc-boute, tire toutes les flèches de son carquois. En vain. Épuisé, abattu, il se trouve au bord de l’abime, s’il choit, adieu la vie, adieu l’amour, adieu le hasard.
A cette pensée, son corps potelé se cabre, résiste à l’aspiration du trou noir ébène. Au tréfonds de son être, au plus profond de son âme surgit alors l’essence de son existence. Un sens lumineux perce la nuée obscure, une voix en lui s’écrie :
- « Cupidon, ta flèche ne représente pas le jeu du hasard, ta flèche transperce le brouillard des cœurs, elle trace le chemin de la lumière et du discernement. Ta flèche, Cupidon, ne tire à pile ou face les inclinaisons des cœurs mais indique la voie à suivre, à chacun des amoureux. Libres à eux de parcourir le chemin que tu leur propose.»
A ces mots, le cœur de Cupidon éclate de joie, les ténèbres de la dépression relâchent leur emprise mortifère, le néant s’éloigne. Un soleil perce l’azur, notre ange ailé de bleu, agile et perspicace, s’apprête alors à percer les cœurs des amoureux, à dévoiler leurs yeux, à découvrir leurs âmes. Désormais, il ne vise pas au hasard, il vise juste.
