Ma douce amie,
La pluie grise de Paris dégouline derrière ma vitre. Les trottoirs brillent, les arbres dénudés s’y reflètent presque. Les passants trottinent sous leur parapluie, se dépêchant d’accéder à la bouche de métro. 14 février 1921, l’air est froid, coupant, comme il se doit. 14 février, et mon cœur se tourne vers vous.
Déjà sous le fil de ma plume, je sens que votre blonde chevelure va irradier ma soirée. Peu importe le ciel chagrin de Paris, lorsque je vous écris, lorsque tendrement je vous envoie ces mots, je suis à Dijon, sous un ciel clair de printemps, à l’instant où je vous ai rencontrée. Les vases du salon étaient emplis d’iris violettes, vous chantiez près du piano, un langoureux lieder de Schubert, je crois ; derrière vous, les fenêtres s’ouvraient sur le jardin où se balançaient les peupliers sous la brise. Un temps de demoiselles et de papillons.
A ce moment, dans mon corps, est entrée une lumière renversante, flamboyante. Mon être s’est immobilisé, frappé par tout l’être vibrant qui émanait de votre chant. La fulgurance de la vie, là au bord du piano, moi qui venais en permission depuis le sinistre Chemin des Dames.
La maison de Dijon était devenue douloureusement silencieuse après la mort de deux de mes frères. L’angoisse habitait les moindres regards et gestes de mes parents, qui, de leurs autres fils, serait le prochain ?Mais vous étiez venue en visite, vous aviez convaincu ma mère de découvrir le piano de son linceul blanc. Faire résonner la musique, en souvenir de ceux qui ne sont plus, en l’honore des vivants. Vous chantiez la vie. Simple et poignante.
La nuit enveloppe ma rue, la lueur de ma lampe me ramène à la clarté de cette lune, la veille de mon retour au front. Dans la pénombre du jardin, ce baiser, notre baiser, conserve à tout jamais l’odeur du jasmin. Le parfum de votre bouche sur mes lèvres.
Ma douce amie, bientôt trois années, et vous demeurez toujours aussi insaisissable. En ce 14 février, jour de frimas et d’émoi, j’ose le graver dans toutes les fibres de ce papier, l’inscrire sur tous les plis de cette lettre. Je vous aime.