La vente aux enchères
Ma sœur Solange me fit un clin d’œil et désigna une chaise au troisième rang.
- Assieds-toi là, tu seras au spectacle !
- D’accord.
J’avais promis de l’accompagner ce jeudi après-midi pour la première fois à une vente aux enchères. Monsieur Rubis, le commissaire-priseur s’installait à sa table encombrée de liasses de papiers et d’un marteau posé sur un socle. L’homme frisait les soixante ans, il se tenait droit dans son costume de flanelle bleue enfilé par-dessus sa carrure osseuse, le visage fermé, les cheveux en limaille de fer. Il me fit penser à un poteau électrique.
- Regarde-le, me dit Solange, il est raide comme s’il avait avalé son parapluie !
- Oh ! toi et tes expressions fleuries.
Son métier m’intriguait. Comment pouvait-on passer ses journées parmi les vieilleries dont les gens se débarrassaient ? Il vendait à un rythme soutenu d’une voix monocorde.
- La grande armoire en chêne massif. Adjugé vendu ! soixante euros, au monsieur à droite
- Lot 13 : un plat en faïence anglaise bleue et blanche, du XVIIIe, paysage chinois, une légère fissure, mise à prix dix euros
Son marteau, un véritable métronome, frappait le socle une fois toutes les quarante-trois secondes. Moyenne donnée par le site Interenchères que je consultai le soir. Tout y passait : des bergères fanées, des clystères en étain tout droit sortis d’une cave, une horreur, un lustre à pampilles, un vase Daum moche à souhait adjugé mille sept-cents euros tout de même, des casseroles en cuivre totalement inutiles, qui cuisine encore là-dedans ? Des ménagères en argent à l’heure de l’inox et de l’acier brossé, des objets en fer forgé, porte-manteau, lampadaire etc. Quel ennui.
Je décidai de m’intéresser à Monsieur Rubis. Il se tournait régulièrement d’un bloc vers ses assistants des enchères à distance, l’un au téléphone, l’autre à l’ordinateur. Sa tête et son cou soudés au corps, sans mobilité propre, épousaient les mouvements des épaules avec une raideur maladive. Son visage à creux et à bosses soutenait courageusement une paire de lunettes noires aux verres épais. Tout cela dénotait j’en étais sûre une rigidité d’esprit.
A ce point de mes réflexions me revint la formule lapidaire de Solange Il a avalé son parapluie ! J’éclatai de rire. Ma sœur me poussa du coude. Monsieur Rubis se pencha en avant et me lança un regard anthracite où brillait une lame d’acier qui coupa mon souffle. Je me sentie nue, dépouillée de mes artifices, de mes certitudes, de ma superficialité habituelle. Démasquée, devant cet homme aux yeux gris d’une incroyable mobilité. Son regard en flèche avait transpercée ma carapace dont j’ignorais même l’existence. Les trente-huit ans que je venais de vivre étaient trente-huit ans pour rien. Tout, mes jeux d’amour et de hasard, les parties de plaisir arrosées de champagne et de vanités ridicules, les ambitions médiocres, les lâchetés ordinaires, les mesquineries et autres désordres me sautèrent au visage comme le juste retour du boomerang.
L’instant pesait lourd. Il était compact. Devant moi se tenait le Commandeur. Il demandait Qui es-tu toi ? L’interrogation primordiale. Qui suis-je ? me répétai-je en boucle. Au loin les coups de marteau suivaient leur cadence et monsieur Rubis son jeu de rôle. Il camouflait ainsi son âme d’homme. Qui suis-je ? Un autre être humain de la même espèce que lui. Cette espèce apparentée au chimpanzé. C’est connu maintenant, nous avons un ancêtre commun et les chimpanzés expriment des émotions. Suspendus aux arbres, ils rient, ils sont tristes, ils se regardent, ils aiment, ils souffrent. Qu’ai-je de plus qu’eux ? Une supériorité bien-sûr, nous dominons la terre. Qu’a le chimpanzé en moins ? Un cerveau délesté de huit cent grammes par rapport au nôtre. Et alors ?
Qui suis-je ? Une descendante de ces êtres premiers qui ont migré depuis une profonde vallée d’Afrique, les uns vers l’est, les autres vers l’ouest. Je suis de ceux de l’est. Aujourd’hui, je suis à l’ouest. Je suis perdue. Je ne sais plus qui je suis.
Tout à coup, un puissant coup de marteau retentit suivi d’une annonce de monsieur Rubis.
- Adjugé ! Vendu ! un authentique squelette de chimpanzé du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris à la dame aux cheveux roux pour 4 300 euros. Bravo.
Solange me regarda consternée.
- Pourquoi as-tu levé la main ?